La dérive identitaire

Cet article a été publié dans Le Soleil de Québec, le 10 juin 2022

Le recrutement de Bernard Drainville par la CAQ a eu l’effet d’un tremblement de terre selon certains. On évoque dès lors la confirmation de la disparition prochaine du Parti québécois du paysage politique et la consécration du virage identitaire de la CAQ recrutant en grande pompe le fondateur du défunt projet de loi sur la  « Charte des valeurs québécoises » du dernier gouvernement péquiste, une loi qui aurait été encore plus restrictive que l’actuelle loi 21 (sur la laïcité de l’État) si elle avait été adoptée à l’époque.

On peut se demander comment le nationalisme du temps de René Lévesque a-t-il pu évoluer ainsi? Voici que d’un nationalisme plutôt inclusif et émancipateur, le peuple québécois glisse lentement vers son opposé, un nationalisme fermé et réactionnaire.

La CAQ semble devenir progressivement le refuge de tous les nationalistes déçus cherchant un exutoire. À défaut de réussir la souveraineté politique, on se réfugie maintenant dans la lutte pour les « valeurs culturelles », pour la protection du français et pour un contrôle accru en immigration comme planche de salut d’un peuple qui hésita, deux fois plutôt qu’une, à faire le grand saut vers l’indépendance.

Bien que cela soit compréhensible dans le contexte d’un recul du français au Québec, cette nouvelle approche nationaliste n’est toutefois pas sans péril.  Si l’histoire nous apprend quelque chose, c’est que les possibilités de dérive vers un nationalisme revanchard, xénophobe et chauvin aux graves conséquences sont bien réelles et ne relèvent pas de l’utopie — surtout dans un proche avenir dans lequel l’immigration sera de plus en plus présente afin de contrecarrer le vieillissement de la population et de combler le manque de personnel autant dans les services publics que l’entreprise privée.  

Espérons que les Québécois seront assez sages pour choisir ultimement une autre façon que ce type de nationalisme afin d’exprimer leur sentiment national ainsi que leur inquiétude face à leur survie.

Stagflation et baby-boom

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Cet article a été publié dans Le Soleil de Québec, le 3 juin 2022

Les épisodes de grande inflation ont toujours été des sujets de préoccupation majeure dans l’histoire des économies occidentales. Il y a près de cinquante ans, les deux crises pétrolières des années 70 ont contribué à la fin de la croissance soutenue d’après-guerre des «Trente Glorieuses».

On assiste à l’époque à une période de stagflation, c’est-à-dire une période de stagnation économique et de forte inflation, qui ébranla les conceptions keynésiennes de l’économie qui s’étaient établies depuis la Grande Dépression.

Aujourd’hui encore, le spectre d’un tel scénario plane au-dessus de nos têtes, bien que la situation soit différente, car elle ne correspond plus uniquement à une simple hausse du coût des carburants fossiles comme jadis. Désormais, l’inflation est davantage le fruit d’une perturbation dans la chaîne de production de nos biens de consommation en réaction aux confinements imposés par la crise sanitaire et aussi, surtout, par une crise de la main-d’œuvre (poussant les salaires à la hausse ainsi que les prix), que nous savions proche en raison du vieillissement prévu de la population, mais que les conséquences de la pandémie nous ont brusquement révélée et qui sera difficile à renverser. 

De plus, toute déstabilisation géopolitique de l’échiquier mondial, telle que la récente invasion de l’Ukraine par la Russie, exacerbe à sa façon la montée générale des prix.

Il faudra alors possiblement s’habituer à une inflation supérieure à la fourchette traditionnelle que l’on situe entre 2 % et 3 % et à une croissance économique famélique — ce qui imposera probablement des changements socio-économiques majeurs dans les sociétés occidentales.

Le baby-boom, qui a pourtant permis des décennies de croissance économique jamais vue dans l’histoire de l’Occident, sera probablement aussi la cause, dans son contrecoup, du déclin de son économie qui a besoin d’une main-d’œuvre abondante et de jeunes consommateurs pour prospérer.

Dans ce contexte, les répercussions sur les nations occidentales et leurs finances publiques seront indéniables avec un cortège de hausses des prix à la consommation, de diminutions des revenus des gouvernements en conséquence de la contraction du nombre de travailleurs actifs et d’explosions des coûts de soins de santé pour soigner une population vieillissante.

La lutte des âges

La grève étudiante, à propos des droits de scolarité, opposant la jeunesse au gouvernement libéral de Jean Charest, nous laisse présager une « lutte des âges ».

Le cycle initié par le baby boom arrive bientôt à sa fin.  Avec son achèvement, les contrecoups d’une démographie vieillissante se révéleront tels qu’un fossé entre les générations et un risque d’une détérioration du climat social.

En effet, en 2056, plus du quart de la population sera formé de personnes de 65 ans et plus et, en 2031, il n’y aura que deux travailleurs pour un retraité.

En ce sens, il existera une dichotomie entre le poids démographique et politique d’un segment plus âgé de la population et le fardeau fiscal incombé aux contribuables plus jeunes pour subvenir à la demande croissante en soins de santé et en hébergement de longue durée.

Ainsi, un véritable antagonisme entre les intérêts propres des plus de 50 ans et ceux des moins de 50 ans se révélera pour encore des décennies à venir.

La lutte des âges est cependant des plus particulières et se différencie de la traditionnelle lutte des classes des marxistes basée sur le sempiternel conflit entre la riche bourgeoisie et le pauvre prolétariat – se traduisant par le concept de l’axe gauche-droite.

Cette nouvelle lutte comporte sa propre dynamique, car, elle ne se maintient pas dans un carcan idéologique fermé tant dans les moyens que les paradigmes – comme la lutte des classes.  En fait, elle évolue, au gré des besoins ponctuels et des intérêts des générations sans dogmatisme et n’hésite pas à prendre des moyens contraires à ceux du passé afin d’atteindre ses objectifs.

Par exemple, les parents et grands-parents, les plus de 45 ans, se disent fortement favorables, selon les sondages, à la hausse de droits de scolarité, bien que, il y a 30 ou 40 ans, ils eurent réclamés, eux aussi, un accès facile aux études universitaires.  De peur de voir leur impôt augmenter et de sacrifier un peu de leur bien-être matériel, ces derniers adoptent ici une position de droite contrairement à leur profession de foi de gauche d’antan – tandis que leurs enfants et petits-enfants sont résolument à gauche en 2012.

Le passé étant généralement garant de l’avenir, nous pouvons prophétiser que le même épiphénomène s’opérera dans deux ou trois décades.

La surcharge fiscale qui écrasera les travailleurs de demain, les étudiants d’aujourd’hui,  pour faire face au défi social du vieillissement de la population, incitera ces derniers à se libérer de leurs chaînes.  Alors, l’idée d’une privatisation de la santé deviendra de plus en plus alléchante pour les moins âgés tandis que les retraités s’y opposeront, bien évidemment, avec véhémence.

Le principe d’utilisateur-payeur en éducation, décrié par la jeunesse étudiante et appuyé par leurs ainés, redeviendra d’actualité dans l’avenir, cette fois-ci dans le domaine de la santé, sanctifiant encore la divergence entre les groupes d’âges et confirmant les aléas sinueux des générations, parfois antinomiques avec le passé.

Cette lutte des âges est loin d’être terminée…

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Niveau de difficulté de texte selon Scolarius d’Influence Communication : 205 (initié)

Une étude incomplète de l’Institut Fraser

L’Institut Fraser affirme, dans une récente étude, que le niveau d’imposition accapare 41,7% des revenus des ménages canadiens en 2009, ce qui constitue une hausse significative par rapport à 1961 (33,5%) et 1981 (40,8%).

Une constatation d’une évidence plus que pléthorique qui est inutile de nous rappeler.

Seulement en 2003, 80% des revenus de l’État provenaient des particuliers.

Mais cette étude brille par l’absence de la détermination des causes de cet accroissement du boulet fiscal enchainé aux pieds des contribuables ordinaires.

La première raison de ce phénomène est l’allégement marqué des impôts payés par les entreprises canadiennes depuis plus de vingt ans (source).

La deuxième cause fut l’évasion fiscale qui s’est multipliée par huit de 1990 à 2003 pour atteindre présentement la coquette somme de 88 milliards par année en fuite de capitaux.

La troisième explication sont les subventions avantageuses fournies par les divers palliers de gouvernement dont profitent les compagnies ne retournant que des miettes une fois leurs profits encaissés.

Cependant, ce think tank de droite, comme tous ses semblables, dont l’Institut Économique de Montréal (IEDM), se dispense bien de révéler certains faits dans ses études afin de ne pas affaiblir ses positions douteuses.

L’objectif de ces groupes de réflexion de droite financés par le monde des affaires est clair : appeler à la dislocation des services publics et tenter de convaincre le citoyen qu’il vit au-dessus de ses moyens.  Ce qui est éminemment faux.  Chacun à droit à la santé, à une bonne éducation et à des services publics dignes d’une société moderne, surtout en cette période de vieillissement de la population et de perturbation économique.

Mais qu’entendent-ils par vivre au-dessus de ses moyens?  Que la santé universelle,  l’éducation publique ou le soutient aux chômeurs coûtent trop chers?  C’est bien là tout le leitmotiv de leurs discours.

Si les canadiens vivent plus haut que leurs moyens, c’est plutôt en rapport aux biens mercantiles offerts par ces mêmes compagnies qui financent l’Institut Fraser.

Consommez, consommez nous rabâchent-elles par leurs publicités omniprésentes tandis que les consommateurs s’endettent afin d’acquérir de plus en plus de produits matériels souvent inutiles.  Si les gens vivent au-dessus de leurs moyens, c’est bien plus en ce domaine que dans le financement des services collectifs plus qu’essentiels.  Par contre, cela, l’Institut Fraser ne l’évoquera pas.

L’éclectisme de ces think tanks n’a d’égal que leur manque de rigueur.  Ils ne montrent qu’un coté du miroir afin d’avantager leurs contributeurs financiers ne rêvant qu’à s’approprier les actifs de l’État providence.

Finalement, au sujet de la dite étude citée en début de billet, pourquoi les salaires des canadiens n’ont-t-il pas suivi la courbe de progression des profits des entreprises depuis deux décennies (source)?

En ce sens,  les contribuables auraient peut-être pu subvenir équitablement aux frais sociaux si les compagnies avaient été moins avares dans leur course aux profits.