Dans le microcosme

Photo de Soulful Pizza provenant de Pexels

Nous savons tous que les ultra-riches ont engrangé encore plus de richesses avec la pandémie. Le capitalisme, avec tous ses excès, ne parvient évidemment pas à juguler l’écart grandissant des richesses entre les individus et l’on se doute très bien que cet état de fait n’est pas de très bon augure pour l’avenir.

Toute cette situation me fait penser à une expérience sociale de mes années d’études collégiales, il y a plus de 30 ans, dans le cadre d’un cours de psychologie (si ma mémoire est exacte). Certains l’ont probablement aussi vécue. Cela s’appelait un microcosme. Veuillez noter que ces événements ont eu lieu il y a longtemps et que mes souvenirs sont assez lointains. Toutefois, je crois me rappeler l’essentiel, car ce fut tout de même une expérience marquante.

Alors voici.

Pendant plusieurs heures, les étudiants furent cloîtrés dans un local qui ne comportait que quelques chaises. On leur demandait aussi d’amener leurs repas du dîner. L’enseignant assure la direction de l’expérience qui consistait à reproduire une microsociété avec ses différentes classes sociales avec l’implication active des étudiants.

Au départ, l’enseignant distribue des enveloppes à chaque étudiant dans lesquelles se trouvaient des cartes de couleurs représentant les unités de valeur monétaire de cette microsociété. Et, à ce que j’ai cru comprendre, l’enseignant octroya sciemment une plus grande richesse dans les enveloppes des étudiants arborant les plus beaux vêtements et une attitude plus bourgeoise, dans l’objectif de reproduire le plus fidèlement possible les traits caractéristiques de la véritable société dans cette microsociété. Il devait probablement en être ainsi pour la qualité de l’expérience. Par ailleurs, dans un souci de non-interférence, l’enseignant se dissimulait souvent dans un petit local jouxtant la classe et observait l’expérience à travers un miroir sans tain.

Ensuite, il y a eu des activités simulant un marché économique. Tout ce jeu consiste à échanger des cartes entre les participants afin que ceux-ci ramassent des combinaisons de cartes de couleurs qui permettaient de multiplier la richesse fictive de chacun. Cependant, comme je le signalais ci-haut, j’ai eu la forte impression que les dés étaient pipés au départ afin d’avantager certains individus au détriment de d’autres.

L’expérience se poursuivit. Le nombre de chaises dans le local étant limité, elles furent mises aux enchères. Les quelques « privilégiés » de la microsociété les accaparèrent aisément grâce à leur richesse tandis que le reste de la « populace » devait s’asseoir sur le sol pendant tout le déroulement de l’expérience.

Et arriva enfin l’heure du repas. L’enseignant regroupa alors les repas de tout le monde pour les déposer devant le groupe des privilégiés (qui était beaucoup moins nombreux que l’autre groupe). Ceux-ci se servirent à leur guise dans cette corne d’abondance simulée et dégustaient leurs repas tandis que les autres devaient se contenter de les regarder tout en étant inconfortablement installés sur le plancher. Et c’était précisément là que la pertinence de l’expérience trouva tout son sens.

Que s’est-il passé lors cette étape cruciale?

Ici, je vais relater mon expérience personnelle ainsi que celle d’un vieil ami qui a aussi participé à cette simulation, mais dans une classe différente (lui aussi s’en souvient assez bien). Les dénouements des deux microsociétés sont des plus intéressants.

Microsociété 1

Ce groupe fut constitué de personnes un peu plus âgées que la moyenne dans un cégep. Les tensions y ont été aussi nettement vives.

Au départ, il y a eu une altercation entre l’une des privilégiées et une « ressortissante de la populace » au sujet de la propriété de l’une des chaises. À la suite d’une discussion assez vive et de quelques empoignades, la privilégiée a pu garder son siège.

Aucune offre de partage collectif ne vint du côté des privilégiés. Ils se servaient allègrement dans les repas de tous pendant plusieurs longues minutes avant que quelques personnes et ultimement tous les gens au sol se lèvent pour enfin reprendre leur dû. La classe des privilégiés, devant un tel soulèvement du plus grand nombre, n’eut d’autre choix que de se plier à la « volonté populaire » revendiquant un partage intégral de tous les repas.

Microsociété 2

Ce groupe avait une moyenne d’âge assez jeune avec des finissants du secondaire qui se retrouvaient pour la première fois au cégep.

Les privilégiés, bien adossés sur leurs sièges, savouraient leurs repas en choisissant ce qui leur plaisait dans le vaste choix de repas que tout le monde avait amenés. Il ne vint à l’idée de personne dans ce groupe restreint d’offrir sans condition les repas à l’ensemble du groupe.

Devant la grogne qui commençait à se faire sentir, ils eurent une idée plus « pratique » afin de calmer la populace et de conserver en même temps leur statut de privilégiés : ils offrirent à l’un des membres de la populace d’agir en tant qu’agent de distribution de la nourriture avec compensation monétaire (c’est-à-dire un salaire avec certaines cartes de couleurs). Son rôle consistait à dispenser la nourriture graduellement, autrement dit petit à petit à un ou deux individus à la fois, tandis que les privilégiés conservaient leur mainmise et leurs prérogatives sur l’ensemble de la nourriture. Et la stratégie a fonctionné. Les membres de la populace se tinrent tranquilles, sachant bien qu’éventuellement, ils auraient leur petite part du gâteau.

Constats

Essayons maintenant, de manière non scientifique, de dégager des constats de ces deux expériences, bien que nous sachions qu’il est fort probable que des études poussées menées par des sociologues et des psychologues ont probablement compilé des données et sont parvenues à des conclusions plus exhaustives et complètes que les petits constats que je suis sur le point de vous présenter.

Étonnamment, je n’ai trouvé rien en référence à ce genre de simulation sur la toile. Est-ce que ce genre d’expérience de groupe ne se fait plus pour être en concordance avec le politiquement correct? Je n’en ai aucune idée.

Mais bon. Continuons.

La constance principale dans les deux cas est invariablement la résistance des « élites » à partager leurs richesses avec le reste de la population.

Dans un cas, il a fallu une révolte pour qu’enfin un partage plus équitable s’opère.

Dans l’autre cas, les élites ont eu la perspicacité, face à l’exaspération populaire pouvant se détériorer en révolte, de sous-traiter (avec un ressortissant de la classe populaire) une distribution progressive et partielle de la nourriture tout en gardant la mainmise et la priorité sur l’ensemble de la « richesse collective ». Nous pouvons d’ailleurs faire un parallèle avec plusieurs civilisations dans l’histoire qui distribuaient gratuitement des vivres afin de freiner les aspirations populaires, comme dans la Rome impériale, par exemple.

De plus, on a pu remarquer que le groupe composé de personnes plus âgées était nettement plus revendicateur que celui dans lequel la moyenne d’âge était plus basse.

En somme, le but de cette expérience de microcosme ou de microsociété est de faire comprendre à l’étudiant la dynamique sociale qui existe dans tout groupe humain organisé. La plupart du temps, il existe deux classes opposées par la richesse et le statut social (bien que parfois des classes moyennes plus ou moins importantes puissent exister) essayant de faire pencher la balance de leur côté au détriment de l’autre. Parfois, cela se conclut par un affrontement à tendance révolutionnaire et, d’autres fois, on en arrive à un partage des richesses certes inéquitable, mais suffisant pour calmer le mécontentement populaire et éviter de chambouler le cadre social.

En conclusion, tentons une comparaison avec notre époque dans laquelle les écarts de richesse sont grandissants et la classe moyenne est en déclin depuis des décennies (encore plus avec les hausses récentes du coût de la vie associées aux conséquences économiques de la pandémie). Même si quelques milliardaires ont proposé que les gouvernements les taxent davantage, comme Warren Buffett, il est encore trop tôt pour deviner quel scénario adviendra possiblement pour notre « macrocosme » qu’est la civilisation occidentale, ou à plus grande échelle, l’ensemble des sociétés humaines contemporaines. Tout dépendra de notre façon de réagir comme dans les deux expériences de microcosme : nous contenterons-nous de miettes ou nous solidariserons-nous pour recevoir notre juste part?

Un pacte avec le diable

Les stratèges du Parti Québécois devaient se réjouir d’avoir convaincu Pierre-Karl Péladeau de se porter comme candidat de leur formation politique dans la circonscription de St-Jérôme. Ils se disent, qu’enfin, un acteur important du milieu économique viendra appuyer la cause de la souveraineté avec tout le poids médiatique de son conglomérat : officiellement, il ne siège plus sur le conseil d’administration de Québecor, mais il a refusé de liquider ses actions dans l’entreprise, et donc, de facto, il conserve une grande influence sur sa direction.

Vu comme un véritable sauveur capable de mener à bien la quête souverainiste, Pierre-Karl Péladeau n’en conserve pas moins un passé conflictuel avec le monde syndical et penche plutôt vers une vision libertarienne de l’économie qui détonne avec la tradition sociale-démocrate du Québec et même du Parti québécois.

À cet égard, au lieu d’unir le PQ sous son aile, sa présence pourrait, au contraire, susciter la division parmi les troupes (certains sociaux démocrates, excédés, pourraient quitter le navire). Ou c’est peut-être ce que Pauline Marois désire dans la foulée des révélations de la Commission Charbonneau : détacher les anciens liens avec les syndicats et tenter de séduire les électeurs plus à droite avec le recrutement de l’un des plus importants hommes d’affaires de la province aux méthodes plutôt expéditives en relations de travail… ce qui n’augure rien de bon pour les employés de l’État.

Le PQ, selon certains, vient de pactiser avec le diable et il devra en payer le prix si son virage à droite ainsi annoncé engendre un conflit social larvé entre les tenants de la social-démocratie et les partisans d’un désengagement du gouvernement de la vie des citoyens conforme à la conception libertarienne de l’État et de la société.  Ainsi, à défaut d’unir le Québec dans la marche pour l’indépendance, Péladeau le divisera encore plus au grand plaisir des opposants fédéralistes.

Et, en admettant une victoire du PQ aux élections, quel genre de message ceci lancera-t-il aux pourfendeurs de la corruption et de la collusion affligeant les Québécois lorsque l’ancien président toujours propriétaire prédominant de l’une des plus grandes sociétés médiatiques du Québec vient de joindre l’équipe ministérielle? On ne peut que faire le parallèle avec le cas Silvio Berlusconi, autre grand prince des médias en Italie et ancien président de ce pays, dans lequel le règne fut marqué de corruption flagrante, de fraudes fiscales et électorales… ce qui nous prouve que pouvoir politique et concentration des médias sont toujours néfastes à la démocratie.

Pour plusieurs souverainistes, l’indépendance est louable et nécessaire… mais pas au prix de remettre les clés de la province ainsi que son avenir à un affairiste milliardaire très éloigné des préoccupations des gens ordinaires et qui n’entrevoit que le profit comme finalité ultime de la société.

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La misère des riches

Ce texte a été publié dans Métro Montréal le 5 octobre 2012

À en croire le tollé de la droite économique qui a suivi les annonces de centre-gauche du nouveau gouvernement du Parti québécois, le Québec est devenu une république socialiste, et Pauline Marois,  la « Hugo Chavez » du nord des Amériques.

Le principal point d’achoppement constitue l’implantation de nouveaux paliers d’impôt pour les contribuables gagnant 130 000$ et plus par année – la critique provenant évidemment du fameux 1% (plus ou moins) tant décrié par le mouvement Occupons/Occupy.

On ne peut les blâmer de chercher à protéger leurs intérêts.  Mais, en dressant l’épouvantail socialiste et en augurant la pire catastrophe économique avec l’application de cette mesure, les tenants du libéralisme économique classique au Québec démontrent un aveuglement tout autant réactionnaire que sectaire.

Ils oblitèrent deux des causes principales de la crise financière et économique de 2008 dont nous sommes toujours sous l’emprise : l’écart grandissant des richesses depuis les années 80 et le fardeau fiscal indu sur la classe moyenne l’étouffant et la poussant à s’endetter.

Ils nous ressortent la sempiternelle rhétorique : ils doivent toujours être plus riches et encore plus riches pour le bien de tout un chacun.  Cependant, cet axiome est faux, comme l’ont démontré maintes études dont l’une de Statistique Canada.  Cette dernière a étudié les trente dernières années dans l’objectif d’étayer la thèse d’une corrélation entre la baisse d’impôt des compagnies ainsi que des nantis et une accentuation de l’investissement privé dans l’économie avec comme résultante espérée une hausse de l’emploi.  Or, aucun corollaire n’a été trouvé entre ces deux éléments.

La classe opulente peut bien évoquer, avec des menaces vides, une expatriation du sol québécois des professionnels et des investisseurs.  Mais, avant de le faire, elle devrait considérer le faible coût d’existence et la bonne qualité de vie au Québec pour un maigre 1 800$ en impôt supplémentaire pour ceux ayant un revenu imposable de 200 000$…

Finalement, les nantis devraient se réjouir de contribuer leur juste part pour permettre l’établissement d’une société plus juste et donc plus sécuritaire.  Ce n’est qu’un simple retour de balancier après trois décennies d’iniquité.  Car tout est relié, et en absence d’une solidarité minimum entre les individus, tout le monde en paie le prix social, tout comme les plus riches.

Le vol de la dette publique

Nous jouissons, au Québec, d’une qualité de vie exceptionnelle.  Des services sociaux à faire pâlir de jalousie un grand nombre d’américains, surtout en ces temps de disette économique, et un environnement social généralement paisible dans lequel on peut évoluer sans avoir peur de se faire agresser au tournant de la rue ou au dépanneur du coin.

Par ailleurs, le coefficient de Gini, mesurant le niveau d’inégalité économique dans une société donnée, a récemment fait ressortir que le Québec a connu depuis vingt ans une moindre accentuation de l’iniquité sociale en comparaison des autres provinces canadiennes ou des États-Unis.  Il en est de même pour les pays à tendance social-démocrate de la Scandinavie et de l’Europe de l’Ouest qui ont su freiner l’aggravation des écarts de revenus dans leurs populations respectives.

Certains rétorquent que le poids d’un tel ensemble de mesures d’aplanissement socio-économique est trop lourd à porter et que celui-ci se maintient au prix d’un endettement public dangereusement élevé. Ceci est l’éternelle rhétorique de la pensée mercantile qui réduit tout ce qui est social à la plus simple expression monétaire sans apprécier le facteur humain de l’équation sociétale.

Même si l’on admet que la dette publique de l’état du Québec demeure l’une des plus élevées en Amérique du nord, on est en droit de se demander comment en est-on arrivé là?

Depuis la grande noirceur de Duplessis jusqu’au présent gouvernement libéral de Jean Charest, le Québec a toujours plié les genoux devant les multinationales, particulièrement américaines, et a éternellement hésité à demander de véritables redevances sur l’exploitation abusive de ses ressources dont l’objectif aurait été d’assurer la préservation de celles-ci et l’enrichissement de la nation.

On apprenait, en juin dernier, que 22 entreprises minières ont échappé à l’impôt entre 2002 et 2008 en s’appuyant sur tel ou tel avantage fiscal douteux.

Les compagnies forestières, elles aussi, ne sont pas à plaindre.  Après avoir rasé les aires forestières durant des décennies avec le consentement implicite des gouvernements tout en ne retournant que des miettes à la collectivité, elles ont reçu, en 2007,  351 millions de dollars en remboursement de travaux sylvicoles après avoir déboursé 228 M$ en redevances et 5 M$ en impôt sur les profits! Faites le calcul vous-même!  À cela, il faut ajouter les centaines des millions de dollars d’aide à l’industrie forestière octroyés par le provincial!

Parlons de l’eau qui sera la ressource la plus convoitée dans l’avenir.  Durant longtemps, Pepsi, Coca-Cola, Danone, Nestlé et Naya s’en sont donnés à cœur joie en pompant notre ressource hydrique sans contrôle ni perception monétaire de l’État. Devant le tollé général, la ministre du Développement durable, de l’Environnement et des Parcs (MDDEP), Line Beauchamp, a annoncé qu’à partir de 2009 les grands exploitants d’eau seront soumis à une taxe pouvant rapporter un misérable 5,5 millions aux deniers publics!  Pourtant, Québec devrait taxer davantage ces compagnies qui aspirent l’eau de nos rivières, de nos lacs, de notre nappe phréatique sans créer le moindre emploi de qualité et concourir à la prospérité économique du Québec.

Notons qu’en Alberta, seulement dans le domaine des sables bitumineux, la province a pu engranger plus de douze milliard$ en redevances – douze milliard$!- et cela pour une seule et unique ressource!

Le peuple québécois, jadis colonisé de la couronne britannique et maintenant colonisé du capital américain, a constamment su courber l’échine comme une bonne populace servile habituée à se faire piétiner en vendant ses richesses naturelles pour une bouchée de pain à des intérêts étrangers.

Une dette publique de l’ordre de celle que nous possédons actuellement est une aberration.  Il existe un véritable décalage entre notre capital de trésors naturels et la condition de nos états financiers publics.

Après tout, le territoire du Québec regorgeait et regorge encore de richesses naturelles et nous devrions, en rapport à notre petite population et notre faible occupation du sol, n’avoir aucune dette de la dimension de celle qui accable actuellement nos finances publiques.

Une somme colossale a été tirée de nos poches au fil des décades et s’est enfuit hors de nos frontières à notre plus grand désavantage.  Et maintenant, nous payons l’addition de notre laisser-faire et de notre laxisme.

Ce n’est pas le filet social dont notre peuple s’est doté qui est la cause de notre endettement collectif, comme tente de nous faire croire la bien pensante élite mercantile nord-américaine qui a le culot de nous culpabiliser pour notre solidarité sociale, mais bien le vol de nos ressources naturelles par cette dernière.