Déliquescence démocratique

Cet article a été publié dans Le Soleil de Québec, le 20 avril 2022

Une course haletante se profile entre les deux candidats au deuxième tour de la présidentielle française, Emmanuel Macron et Marine Le Pen – qui s’affrontent pour une seconde fois au deuxième tour – et le résultat pourrait bien tracer le chemin qu’empruntera le modèle de la démocratie libérale dans le monde lors des prochaines décennies.

Après un président Donald Trump qui a ébranlé les fondations des institutions démocratiques aux États-Unis par ses actions ainsi que son non-respect du jeu démocratique et qui a eu une résonance toxique dans les autres démocraties de la planète, une éventuelle victoire de Marine Le Pen fragiliserait encore plus un système politique déjà mis à mal par le désenchantement des électeurs se traduisant par un cynisme entourant la chose politique et une méfiance envers les politiciens. Nous avons pu d’ailleurs noter une diminution en Occident du taux de participation aux élections depuis les années 80.

Surtout, en toile de fond, il y a aussi toute la symbolique qu’amènerait une victoire de l’idéologie d’extrême droite de Marine Le Pen en France qui fut, rappelons-le, la deuxième démocratie libérale de l’histoire (1789) après que la toute première démocratie libérale, issue pareillement d’une révolution (1775), les États-Unis, ait aussi fleurté avec une telle dérive idéologique antidémocratique avec la présidence de Donald Trump. Il est difficile de faire pire comme image de déliquescence de la démocratie libérale lorsqu’une grande partie des populations des deux premières nations qui l’ont adoptée semblent vouloir lui tourner le dos.

Mais le plus inquiétant est que ces mouvements néofascistes en sols américain et français cherchent à saper les traditions démocratiques et de liberté qui se sont développées depuis le siècle des Lumières (1715 à 1789), particulièrement en France, en faisant fi du fait que c’est à partir de ce moment charnière que la civilisation occidentale a rejeté l’autoritarisme politique hérité de l’ancien régime médiéval tout en mettant en valeur la connaissance. En effet, cet ancien régime se caractérisait par une société fermée aux idées du progrès et par une gouvernance absolutiste (incarnée par le Roi) très autoritaire et dénuée de respect envers les libertés fondamentales ainsi que les droits politiques que nous considérons comme acquis de nos jours et que certains partis politiques aimeraient bien édulcorer.

Et, ironie de l’histoire, profitant des largesses de la démocratie libérale qu’ils méprisent pourtant, voici que ces mouvements politiques d’extrême droite aspirent à rétablir un régime autocratique, considéré comme idyllique, en canalisant un vote de protestation autour de leur cause dans l’espoir de faire élire leurs chefs aux penchants autoritaires au sommet de l’État, tels de nouveaux monarques, qui rêvent depuis toujours de se débarrasser de l’héritage du libéralisme politique afin d’imposer leurs programmes politiques réactionnaires…

Improbable Charest

Cet article a été publié le 11 mars 2022 dans Le Devoir et Le Soleil de Québec

Photo de Tetyana Kovyrina provenant de Pexels

On le sait depuis toujours. Jean Charest rêve de devenir premier ministre du Canada. Il a raté sa chance autrefois, et maintenant le rêve semble à sa portée. Vraiment ?

M. Charest oublie que ce Parti conservateur est un Reform party 2.0 qui n’a plus rien à voir avec le défunt Parti progressiste-conservateur. Plus le temps passe, plus ce parti ressemble au Parti républicain de l’autre côté de la frontière. Il se dirige à droite de la droite comme nous avons pu le voir avec les appuis de certains conservateurs envers le Convoi de la liberté.

Donc, Jean Charest ne se retrouverait pas dans le même parti qu’avant. Ce qui reste du Parti ­progressiste-conservateur a disparu avec lui lorsqu’il a quitté pour le Parti libéral du Québec. Et Charest n’est pas assez à droite pour diriger ce parti. C’est un conservateur dans la vieille tradition tory, pas un extrémiste religieux et réactionnaire comme l’est la base partisane de l’Ouest du nouveau Parti conservateur… à moins qu’il ne décide d’ouvrir la porte à un contrôle moindre des armes à feu, à la restriction du droit à l’avortement ou même au rétablissement de la peine de mort afin de s’attirer des partisans.

De plus, le dernier chef a justement été désavoué parce qu’il recentrait trop le parti. Un chef Charest ne reviendrait-il pas à la même chose ? Et son passé comme premier ministre du Québec, avec la participation du Québec à la Bourse du carbone et son ancienne étiquette libérale, ne devrait-il pas lui nuire aussi devant les Albertains et l’Ouest conservateur ? Toute cette histoire me semble très improbable…

Médias et complotisme

Cet article a été publié le 31 janvier 2022 dans le journal Le Soleil et Métro Montréal

Photo de Produtora Midtrack provenant de Pexels

Les manifestations se déroulant à Ottawa nous montrent encore le spectacle de la grande méfiance, voire de la haine envers les médias, de tous ceux qui gravitent autour du complotisme – plusieurs journalistes ayant été harcelés lors de l’événement, comme ce fut aussi le cas dans plusieurs autres événements du genre.

« Les médias nous mentent », voilà le mantra de ces protestataires qui préfèrent donner toute leur confiance à des réseaux sociaux inondés de désinformation. Nous pourrions bien donner du poids à une telle assertion, mais rien de probant ne permet d’arriver à une telle conclusion.

Tout d’abord, le journalisme est un programme universitaire qu’un bon nombre de journalistes suivent et le Conseil de presse du Québec peut blâmer les inexactitudes et la démagogie de certains journalistes ou chroniqueurs.

De plus, affirmer que tous les médias du Québec, du Canada ou même du monde font partie d’un grand complot relève d’une méconnaissance profonde du milieu de l’information et de l’histoire des démocraties libérales. Au contraire des dictatures les plus implacables qui contrôlent intégralement la diffusion de l’information afin de protéger leurs régimes, notre système politique accepte la diversité des sources d’information en permettant à plusieurs acteurs médiatiques de couvrir l’information, la transmettre et aussi de l’interpréter par des analyses et des chroniques. Ainsi, le gouvernement et l’opposition peuvent se faire entendre sur diverses tribunes et ils ne contrôlent donc pas unilatéralement le flux d’information.

D’autres affirment que les médias sont « achetés » par le gouvernement. Il est un fait que les médias, écrits surtout, ont de la difficulté à rivaliser avec Google, Facebook et consorts qui grugent une grande partie de leurs anciens revenus en détournant la publicité et en diminuant leurs abonnements. Le Québec et bien d’autres gouvernements dans le monde subventionnent alors les médias d’information afin d’en préserver l’existence et permettre une multiplicité des sources d’information vitale en démocratie. Il s’agit tout de même d’un phénomène relativement récent et ce soutien gouvernemental ne constitue pas un trait historique fondamental des démocraties libérales. En fait, avant l’avènement d’internet, c’était plutôt chose rare.

Par ailleurs, il est hautement improbable qu’un complot ourdi par des groupes obscurs au niveau planétaire ait prise dans un environnement médiatique dont les acteurs peuvent être de différentes allégeances politiques (gauche ou droite) et être de propriété privée, publique ou coopérative. Inévitablement, une fuite mettant à jour la mascarade coulerait.

Enfin, il est aisé de critiquer les médias et la profession journalistique. Certes, comme toute activité humaine, il peut y avoir des dérapages et des erreurs. Cependant, la garantie d’une information aux pôles multiples, malgré ses défauts, est une assurance contre la désinformation propagée en ligne et un rempart aux forces antidémocratiques qui tentent de saper la tradition et les institutions démocratiques dans l’objectif d’obtenir le pouvoir dans un but contraire à l’intérêt collectif.

Petit guide du dictateur

Cet article a été publié dans Le Devoir le 13 octobre 2020

Le Dictateur

L’histoire politique d’un certain pays d’Europe centrale gouverné par un caporal allemand d’origine autrichienne un peu avant la Deuxième Guerre mondiale est riche d’enseignements pour tous les despotes en devenir du XXIe siècle comme Donald Trump. Voici un petit guide en 5 étapes très utiles.

La première étape du b.a.-ba de la prise du pouvoir par le dictateur est d’installer un climat de méfiance envers tout ce qui est racialement et culturellement différent de la majorité de la population. Jadis, on attaquait les Juifs ou les Tsiganes. Aujourd’hui, on pointe du doigt les Noirs, les Latino-Américains et les Arabes.

La deuxième étape consiste à créer une aura de sauveur autour du chef qui libérera le peuple d’une grande cabale internationale ourdie par de grands corrupteurs sans âme. Avant, on désignait en ce sens la juiverie internationale. De nos jours, on cible (aussi) des pédosatanistes sanguinaires gouvernant secrètement le monde à partir d’un « État profond ».

La troisième de ces étapes se résume en l’établissement d’une propagande idéologique mur-à-mur faisant passer les mensonges pour la vérité. À une époque, on lisait Mein Kempf et on se faisait laver le cerveau par les films propagandistes du parti unique. Maintenant, on se laisse embrigader par les allégations fallacieuses de QAnon, les « fake news » ou la désinformation du réseau Fox. On se laisse aussi influencer par le travail d’agences de marketing inondant les réseaux sociaux de commentaires faussement favorables au chef.

Quatrième étape, la formation d’escadrons disciplinés suivant à la lettre les ordres du chef. Dans les années 20 et 30 du siècle dernier, les SA et les SS faisaient régner la terreur en combattant les communistes. En 2020, on excite des milices d’extrême droite qui essaient de renverser des gouvernements par les armes et de kidnapper des élus jugés de gauche radicale.

Cinquième et dernière étape, la non-reconnaissance des institutions politiques et la prise du pouvoir total selon des motifs douteux. Autrefois, on tentait un putsch en Bavière et on incendiait le Reichstag en blâmant une minorité. Désormais, on laisse planer des doutes sur la validité d’un scrutin et sur la passation pacifique du pouvoir en cas de défaite…

Une ombre sur nos libertés

Avec le pire attentat terroriste depuis le 11 septembre 2001, l’horreur s’étend désormais des deux côtes de l’Atlantique, mais au lieu de venir du ciel, elle vient cette fois-ci des rues.

Il s’agit d’un cocktail contextuel explosif qui laisse craindre une réponse politique extrême de la part des électeurs en proie au désarroi et à l’impuissance.

On connaissait déjà depuis quelque temps la montée d’un certain populisme de droite en Europe et cet événement devrait mousser encore plus son ascendance… avec toutes les dérives que cela comporte  : instauration d’un État policier, effritement des libertés fondamentales et racisme rampant.

Jadis, les nazis avaient pu susciter une peur irrationnelle envers les Juifs avec de la propagande mur à mur. Imaginons alors ce qui peut arriver à une société avec un «  ennemi  » déambulant dans les mêmes rues et avenues que le simple citoyen et procédant à des exécutions de masse.

Le choix de Paris par les terroristes n’était pas fortuit. Au niveau de la psyché occidentale, elle est un peu le berceau de la modernité.

Dans la «  Ville lumière  » des terroristes de l’État islamique ont semé la mort et peut-être du même coup planté les graines de l’érosion du concept même de liberté sur lequel s’est érigée notre civilisation occidentale…

La droite xénophobe

Une tendance inquiétante balaie la droite politique dans le monde occidental.

De l’Europe à l’Amérique du nord, l’ancienne droite libérale multiculturaliste cède la place à une droite conservatrice réactionnaire et xénophobe.

Les représentants du pouvoir exécutif des trois grandes nations européennes, tous conservateurs, tournent le dos à l’intégration des immigrants qu’ils qualifient comme étant un échec: le président de la France, Nicolas Sarkozy; la chancelière allemande, Angela Merkel; le premier ministre britannique, David Cameron.  À ce stade, il n’y a qu’un pas à franchir pour parler de xénophobie, voire de racisme.

De plus, en Suède, un parti d’extrême droite a réussi à faire élire des députés au parlement tandis qu’en Hongrie, un régime fasciste contrôle le pays d’une main de fer.

Et, en Amérique du nord, le Tea Party de Sarah Palin, mouvement politique ultraconservateur, accusé de racisme, prend de l’ampleur en dénigrant fanatiquement le premier président américain noir de l’Histoire, Barack Obama.

Lentement, mais sûrement, l’Occident s’éloigne des principes démocratiques et d’ouverture sur les autres cultures de la planète tandis que le monde musulman s’éveille aux principes du libéralisme politique, pourtant issu de la sphère occidental, dans sa propre Renaissance en pleine ébullition, notamment en Libye, Tunisie et en Égypte.

Une situation plus que paradoxale.

D’un coté, un glissement vers l’extrême droite est en train de s’opérer dans les sociétés occidentales et de l’autre, les pays musulmans, qui s’ouvrent à la démocratie et à l’éveil des libertés individuelles, dont celles des femmes.

Par ailleurs, sociologiquement, le paradoxe est encore plus prononcé.  Une jeune population musulmane aspirant à plus de liberté et de justice s’oppose à une communauté vieillissante en Occident cherchant à protéger à tout prix ses prérogatives et ses paradigmes culturels face à une immigration étrangère en progression, beaucoup composée de personnes de confession musulmane.

Cependant, on peut se questionner sur les véritables motifs de cette montée de l’extrême droite en Occident.  Le multiculturalisme a connu bien des heurts, exacerbés par les médias aux penchants sensationnalistes, mais, globalement, on ne peut parler implicitement de fiasco.  Sans compter que les nations occidentales ont besoin d’immigrants pour contrer l’implosion de ses populations générée par leur déficit de régénération démographique.

Mais, surtout, les motivations de la droite conservatrice doivent être mises en examen.

En propageant la crainte de l’étranger à la nation ou d’une immigration menaçante et agressive contre les caractéristiques culturelles de l’Occident via la propagande des conglomérats médiatiques privés souvent sous son contrôle idéologique, la nouvelle droite xénophobe espère susciter la peur afin de maintenir sa mainmise sur le pouvoir politique et même de l’accentuer encore plus.

C’est pourtant vieux comme le monde.  Adolf Hitler a déjà usé du même stratagème dans le but d’obtenir l’autocratie totale en échafaudant l’incident de l’incendie du Reichstag tout en rejetant sa paternité sur la communauté juive après avoir monté son peuple contre elle…

Niveau de difficulté de texte selon Scolarius d’Influence Communication :  191 (initié)