L’ennemi utile

Cet article a été publié le 3 mars 2015 dans Métro Montréal

Les résultats de deux récents sondages auprès des Québécois – l’un sur le projet de loi antiterroriste C-51 et l’autre sur l’approbation de l’établissement d’une mosquée à proximité – démontrent une propension à l’islamophobie de plus en plus prononcée chez la population. Une conclusion qui étonne devant l’esprit de tolérance habituel qui nous anime. De toute évidence, les événements à Ottawa, à St-Jean-sur-Richelieu et à l’international ont suscité cet éveil d’une crainte envers ceux qui sont différents.

Néanmoins, il faut se remémorer un autre pan de notre histoire afin de mieux saisir la genèse d’une telle dérive xénophobe.

Il existait, dans les années 30 et 40 du siècle dernier, un sentiment antisémite prédominant au Québec. Le juif, à cette période troublée de crise économique et de bruits de guerre, était ostracisé tout comme le musulman commence à l’être à notre époque… une époque tout aussi inquiétante avec le terrorisme et la « grande récession ».

L’inconscient collectif nous joue parfois de mauvais tours. Face à l’inquiétude, nous cherchons un coupable et un fautif pour exorciser nos peurs ainsi que nos tourments… et c’est malheureusement de cette façon que nous créons ce que l’on peut appeler « l’ennemi utile ».

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La misère des riches

Ce texte a été publié dans Métro Montréal le 5 octobre 2012

À en croire le tollé de la droite économique qui a suivi les annonces de centre-gauche du nouveau gouvernement du Parti québécois, le Québec est devenu une république socialiste, et Pauline Marois,  la « Hugo Chavez » du nord des Amériques.

Le principal point d’achoppement constitue l’implantation de nouveaux paliers d’impôt pour les contribuables gagnant 130 000$ et plus par année – la critique provenant évidemment du fameux 1% (plus ou moins) tant décrié par le mouvement Occupons/Occupy.

On ne peut les blâmer de chercher à protéger leurs intérêts.  Mais, en dressant l’épouvantail socialiste et en augurant la pire catastrophe économique avec l’application de cette mesure, les tenants du libéralisme économique classique au Québec démontrent un aveuglement tout autant réactionnaire que sectaire.

Ils oblitèrent deux des causes principales de la crise financière et économique de 2008 dont nous sommes toujours sous l’emprise : l’écart grandissant des richesses depuis les années 80 et le fardeau fiscal indu sur la classe moyenne l’étouffant et la poussant à s’endetter.

Ils nous ressortent la sempiternelle rhétorique : ils doivent toujours être plus riches et encore plus riches pour le bien de tout un chacun.  Cependant, cet axiome est faux, comme l’ont démontré maintes études dont l’une de Statistique Canada.  Cette dernière a étudié les trente dernières années dans l’objectif d’étayer la thèse d’une corrélation entre la baisse d’impôt des compagnies ainsi que des nantis et une accentuation de l’investissement privé dans l’économie avec comme résultante espérée une hausse de l’emploi.  Or, aucun corollaire n’a été trouvé entre ces deux éléments.

La classe opulente peut bien évoquer, avec des menaces vides, une expatriation du sol québécois des professionnels et des investisseurs.  Mais, avant de le faire, elle devrait considérer le faible coût d’existence et la bonne qualité de vie au Québec pour un maigre 1 800$ en impôt supplémentaire pour ceux ayant un revenu imposable de 200 000$…

Finalement, les nantis devraient se réjouir de contribuer leur juste part pour permettre l’établissement d’une société plus juste et donc plus sécuritaire.  Ce n’est qu’un simple retour de balancier après trois décennies d’iniquité.  Car tout est relié, et en absence d’une solidarité minimum entre les individus, tout le monde en paie le prix social, tout comme les plus riches.

Camps de travail comme solution au chômage

En cette période de crise économique mondiale, il est à propos de remonter le temps et de redécouvrir de quelle façon on estimait les indigents – les chômeurs d’hier – et comment on les traitait.

En 1932, afin de faire face au sous-emploi endémique de la Grande Dépression des années 30, le gouvernement canadien érigea de véritables camps de travail –  appelés « de secours » – à travers le pays.  Les autorités conseillèrent vivement aux hommes célibataires et sans travail de s’y rendre afin d’effectuer des grands travaux d’infrastructure. Plus de 170 000 hommes y séjournèrent au fil des années.

Cependant,  les conditions difficiles et l’exploitation du labeur consacrée par la faible rémunération poussèrent ces ouvriers à se révolter, amenant, finalement, la fermeture de ces camps en 1936 sous un constat d’échec.

Mais projetons-nous encore plus loin, soit dans l’Angleterre du 17e siècle.

À cette époque, les autorités considéraient les indigents comme responsables de leur condition en parfaite concordance avec la bonne morale chrétienne.  En effet, l’oisiveté étant la mère de tous les vices, il était dans l’intérêt des démunis d’être embrigadés de force dans des « workhouses » afin de leur inculquer les vertus laborieuses dont ils étaient dépourvus. Inutile de spécifier que certaines de ces « maisons de travail » étaient mises  au service de certains industriels, dans le textile notamment, et qu’elles procuraient aussi une main-d’œuvre à bon marché.

Même l’un des pères fondateurs du libéralisme, John Locke, proche conseiller du pouvoir royal, appuya cette démarche en complète antinomie avec les principes de liberté de cette idéologie.

Qu’est-ce que cela révèle?

En fait, en période économique difficile, on considère les chômeurs selon une perspective paternaliste – on les voit comme des enfants et même comme des criminels qu’il faut extirper de la société des bien-pensants les jugeant en tant que menace à l’ordre social.

Il est alors « normal » de les exploiter et de les mettre au service des détenteurs des moyens de production.

Advenant une détérioration encore plus prononcée de la crise économique actuelle – qui semble bien se profiler -, il ne serait pas étonnant qu’on ramène sur le plancher ce genre de politique.  Comptez sur la droite conservatrice pour le suggérer…

Niveau de difficulté de texte selon Scolarius d’Influence Communication : 166 (universitaire)

Le premier jalon

Les puissants de ce monde jubilent.  À l’aide de leurs associés investissant les mairies des principales villes « occupées », le  mouvement contestataire des Indignés a été évincé des parcs jouxtant les sanctuaires du capitalisme financier.

Plusieurs raisons de sécurité publique servant de prétexte à l’éviction ont été évoquées, bien, qu’en définitive, on sait que ces « sit-in » nouveau genre déplurent grandement aux maitres du monde et qu’il fallait y mettre un terme, car ils représentaient une épine à leurs pieds et que, surtout, ils leurs renvoyaient en pleine face, tel un reflet de miroir, leur avarice ainsi que leur apathie envers leurs congénères.

Mais, ils ont tort de se réjouir trop rapidement.

Le premier jalon d’une nouvelle mouvance politique vient d’être posé.

On la sentait venir depuis les années 90.  Cela a commencé avec les altermondialistes qui ont été interrompus dans leur élan par les événements du 11 septembre.  Cependant, après une décennie et le traumatisme passé, les opposants à l’ordre social établi ont repris le flambeau.

Bien qu’on ait vidé les lieux des occupations, le nombre des participants, l’appui d’une majorité de la population ainsi que la caution morale des richissimes Warren Buffet ou Bill Gates, démontrent bien que, même étouffée, la cause est toujours vivante.  Et l’aggravation de la crise économique exacerbant les inégalités sociales jettera encore plus d’huile sur le feu dans l’avenir.

Tout comme les premières révoltes arabes ou les soubresauts démocratiques dans l’ancien bloc soviétique durement réprimés, le mouvement « Occupy » ne pourra être éradiqué aussi facilement sans un changement majeur dans l’attitude des élites économiques et financières contrôlant tous les organes du pouvoir politique.

Et l’histoire a souvent démontré que la répression des puissants ne réussit qu’à ralentir un mouvement politique, pas à l’éliminer. Bien au contraire. Elle l’alimente…

Niveau de difficulté de texte selon Scolarius d’Influence Communication : 159 (universitaire)

Des origines de l’inégalité sociale

Depuis des temps immémoriaux, l’inégalité parmi les hommes est proclamée, voire même encensée.

Platon édictait une hiérarchie sociale dans laquelle chacun avait sa place attitrée selon sa “vertu”.  Il suggère trois classes – ou plutôt castes dans lesquelles la naissance détermine l’appartenance – ; les dirigeants, les soldats et les artisans.

Aristote va dans le même sens.  Les « vertueux » de descendance, les nobles,  sont appelés à gouverner tandis que les non-vertueux, esclaves et paysans, sont condamnés à la soumission ainsi que leur progéniture.

De même, au Moyen Âge, selon le grand penseur scolastique Augustin, les individus ne sont pas égaux – ce qui se veut antinomique pour une religion chrétienne valorisant le partage et l’équité parmi les hommes.

Pour Saint Augustin, tout pouvoir est tributaire du divin, particulièrement celui du dirigeant.  L’authentique chrétien ne se soumet pas seulement à ses dirigeants, il se doit de les aimer, même s’ils s’avèrent être des tyrans, car en les aimants, c’est Dieu qu’il vénère.

À notre époque, malgré les pieuses prétentions démocratiques et de respect des droits de l’homme, le même schème de pensée habite la nouvelle classe dirigeante, les mercantilistes.

On peut le constater avec les bonis octroyés aux PDG des banques et des multinationales, malgré leurs états financiers désastreux.  Ceux-ci sont au-delà de la vile plèbe.  On les gratifie de leur incompétence en les engraissants encore plus en toute impunité pendant que le peuple doit se serrer la ceinture et voir les protections sociales de base amputées de plus en plus, chaque jour, avec des mesures d’austérité épargnant les plus nantis.

Pourrons-nous briser ce cercle vicieux historique?  Certains le pensent en occupant les temples de la finance et du capitalisme…

La chute du mur de… Wall Street

Ce texte a été publié dans Le Devoir le 26 octobre 2011

Berlin, 1989 : le mur de la honte tombe et sonne le glas de l’Union Soviétique et du bloc de l’est.  Tout un ordre social s’effaca devant la faillite d’un système sclérosé et usé par le temps.

New York, 2008 : la plus grande crise financière du capitalisme frappe Wall Street ainsi que les places boursières du monde et fait vaciller sur lui-même le système bancaire de l’Occident.    Une crise systémique s’installe avec le chômage structurel, l’endettement massif des consommateurs et les problèmes liés aux dettes souveraines.

De part et d’autre, les anciennes grandes idéologies porteuses d’idéaux de prospérité et d’équité s’effondrent laissant un grand vide à combler.

Le communisme à la soviétique n’a pas rempli ses promesses de justice sociale et son antagoniste, le capitalisme, a failli à répartir les richesses malgré ses prétentions pérennes.

Ainsi, le marché se révèle comme imparfait, en dépit de la « main invisible » censée tout réguler indéfectiblement.  Une caste dirigeante s’est formée, bien
protégée dans les châteaux modernes que sont les gratte-ciel, et les serfs
contemporains se paupérisant protestent devant autant d’accumulation pécuniaire.

Encore une fois, la fin d’un système se profile à l’horizon.  En conséquence, un nouveau mur s’effritera…

Les leçons de l’histoire sont limpides : trop de laisser-aller est aussi inefficace que trop de concentration des pouvoirs.  Une société éclairée doit choisir une voie intermédiaire constituant un juste milieu entre planification globale et
libertés des individus.

La prochaine grande rupture sociétale : capital ne rime pas avec social

On la sent dans l’air. Elle est palpable. La grande rupture sociétale arrive.

Bientôt, les sociétés occidentales seront au prise avec un dilemme incontournable: maintenir le balancement des finances publiques ou respecter leurs engagements en services publics ainsi qu’en protection sociale.

En raison de la diminution des rentrées fiscales des États conséquente à la crise et surtout des plans d’aide économique ayant pompé les deniers publics à la hauteur de milliers de milliards, les gouvernements de part et d’autres sont de plus en plus acculés à la banqueroute.

On le voit déjà : le ratio endettement public/produit intérieur brut (PIB) atteint des proportions inquiétantes dans plusieurs pays développés.

En fait, selon l’OCDE, les 30 nations les plus économiquement avancées connaitront une hausse pouvant atteindre 100% de leur PIB en 2010, ce qui signifie un doublement du fardeau des dettes publiques en deux décennies. De plus, de 2007 à 2010, la période correspondant au sommet actuel de la crise économique, le gonflement de celles-ci aurait atteint 45% (source).

Un danger plus que réel, comme le souligne Cinzia Alcidi, du Centre for European Policy Studies : « Une dette à 100 % du PIB signifie que tout ce qui a été produit pendant un an devrait être consacré au remboursement. Les gouvernements sont-ils en situation de le faire?  »

Certains États sont désormais au bord de la faillite : l’Islande, l’Irlande, l’Espagne et surtout la Grèce. Un effet domino pourrait bien entrainer plus de pays dans cette spirale infernale.

En considération de ces faits troublants, quelle est la suite?

Comment aligner les impératifs budgétaires des États avec les besoins sociaux et communautaires des populations de ces États? La solution paraît hors de portée avec la timide reprise économique que l’on connaît.

Dans le passé, c’est-a-dire après la deuxième guerre mondiale, les énormes dettes contractées à la suite de la grande dépression des années 30 et des frais militaires dus à l’effort de guerre ont été remboursés lors de la période de prospérité appelée les « Trente Glorieuses ». À cette époque, la reconstruction de l’Europe avec le plan Marshall a permis de dévier l’immense potentiel industriel des États-Unis développé pendant la guerre vers la consommation de masse.

Mais, en 2011, alors que les dettes publiques éclatent encore une fois, aucune période de forte croissance ne pointe à l’horizon. Bien au contraire. Le système semble sclérosé et même la Chine commence à s’étouffer avec son inflation galopante et son secteur immobilier au bord d’un dégonflement.

Par ailleurs, on ne doit plus compter sur la croissance du PIB pour réduire le poids des dettes publiques comme dans les années 40 à 70 du siècle dernier. Le fort ralentissement économique amenant une cadence moindre de la progression du PIB n’est pas à l’avantage des États tout comme une possible déflation ne serait pas positive pour tous les débiteurs de la planète car cela contribuera à alourdir la pesanteur des dettes au delà de leur valeur nominale.

Le point de rupture va bientôt être atteint et des choix difficiles et paradoxaux se présenteront.

Les gouvernements occidentaux auront tendance à couper sauvagement dans les dépenses et les services sociaux comme cela se passe actuellement en Grèce. Mais, en agissant de la sorte, ils entraineront l’éclosion d’une grogne populaire de la part de leurs électeurs habitués à une qualité de vie adéquate et à un certain niveau de services publics. Il faut aussi mettre en perspective que le vieillissement de la population fera accroitre la demande pour plus d’investissement public en soins de santé et que les hausses de demandes d’assistance au chômage résultantes de la crise actuelle plomberont encore plus l’’équilibre budgétaire des États.

Bref, ça va brasser (et ça brasse déjà comme on a pu voir dernièrement en Grèce), et seul un rétablissement d’un équilibre entre les forces économiques privées et la sphère du domaine public peut désamorcer une situation plus qu’explosive socialement.

C’est d’ailleurs ce que tente de mettre en marche le nouveau président américain, Barack Obama, en essayant de rehausser l’imposition et la taxation sur les hauts revenus et les grandes compagnies en dépit de la forte opposition républicaine qui ne cesse de lui mettre des bâtons dans les roues. Le président essaie tout bien que mal d’initier un nouveau mouvement en politique fiscale en incitant les autres nations industrialisées à faire de même.

Le plus ironique ainsi qu’hypocrite est que ce sont les républicains qui multiplièrent la dette publique américaine depuis Reagan et qu’ils montent les premiers aux barricades lorsque le présent président démocrate tente de redresser la situation en dénichant de nouveaux revenus chez les classes très aisées ayant profité le plus des règnes républicains.

Les prochaines années seront déterminantes pour l’économie mondiale. Les défenseurs d’un marché libre dépourvu de toute entrave ou de toute ingérence étatique ne pourront plus se mettre la tête sous le sable.

La grande rupture sociétale entre les pouvoirs économiques transnationaux et les aspirations concrètes des populations humaines est à notre porte.

Peut-être comprendront-ils et comprendrons-nous enfin que capital ne rime pas avec social.