Vent de folie libéral

Plusieurs furent abasourdis par le récent coup de sonde de l’électorat projetant une victoire majoritaire du Parti libéral de Philippe Couillard aux prochaines élections générales.

Pourtant, avant la candidature de Pierre Karl Péladeau pour le Parti québécois et sa profession de foi souverainiste, l’actuel parti au pouvoir se dirigeait vers une reconduction de son mandat gouvernemental en voguant sur la vague de la Charte des « valeurs québécoises » largement appuyée par les électeurs francophones. Certains diront que la rentrée de PKP dans l’arène électorale fut une grave erreur de la part des tacticiens du PQ qui croyaient ainsi susciter un nouvel élan à la cause souverainiste, un peu comme le fit la venue de Lucien Bouchard comme chef spirituel du « OUI » avant le référendum de 1995.

Et maintenant, le vent a tourné.

On peut comprendre alors qu’une partie des souverainistes « mous » éparpillés entre la CAQ et le PQ ont été échaudés par la manœuvre et dirigent désormais leur préférence électorale vers les libéraux. De la sorte, ils s’ajoutent aux clientèles traditionnelles du PLQ telles que les minorités ethniques, les anglophones et le segment le plus âgé des Québécois dits de « souche » – ce qui crée ainsi la masse critique nécessaire pour obtenir une majorité en chambre.

Comme il arrive souvent en politique, des électeurs désabusés votent pour ce qu’ils considèrent être le moindre mal… mais dans ce cas précis, il est difficile de saisir la logique derrière ce genre de vote considérant le passé trouble du Parti libéral du Québec en matière d’éthique.

Les nombreux scandales de ce parti par rapport au domaine de la construction pendant la période de Jean Charest et la présence de nombreux membres de l’ancien règne libéral dans les rangs de l’équipe de Philippe Couillard laissent pourtant présager d’autres scandales advenant une réélection libérale. Et ceci est sans compter les futures enquêtes de l’UPAC et la continuation de la Commission Charbonneau après les élections qui pourraient déterrer des cadavres que le PLQ ne voudrait pas voir resurgir… ce qui promettrait une gouvernance libérale houleuse empreinte de perte de légitimité rappelant les pires années de l’ère Charest.

Albert Einstein disait jadis « La folie, c’est de faire toujours la même chose et de s’attendre à un résultat différent » et cette affirmation se colle très bien au déroulement de ces élections générales : de nombreux Québécois veulent en finir avec la corruption et les conflits d’intérêts dans le monde politique, mais voilà qu’ils s’apprêtent à reporter au pouvoir la formation politique la plus entachée par ces maux.

Au final, si cela n’est pas de la folie, ça s’y rapproche…

Un pacte avec le diable

Les stratèges du Parti Québécois devaient se réjouir d’avoir convaincu Pierre-Karl Péladeau de se porter comme candidat de leur formation politique dans la circonscription de St-Jérôme. Ils se disent, qu’enfin, un acteur important du milieu économique viendra appuyer la cause de la souveraineté avec tout le poids médiatique de son conglomérat : officiellement, il ne siège plus sur le conseil d’administration de Québecor, mais il a refusé de liquider ses actions dans l’entreprise, et donc, de facto, il conserve une grande influence sur sa direction.

Vu comme un véritable sauveur capable de mener à bien la quête souverainiste, Pierre-Karl Péladeau n’en conserve pas moins un passé conflictuel avec le monde syndical et penche plutôt vers une vision libertarienne de l’économie qui détonne avec la tradition sociale-démocrate du Québec et même du Parti québécois.

À cet égard, au lieu d’unir le PQ sous son aile, sa présence pourrait, au contraire, susciter la division parmi les troupes (certains sociaux démocrates, excédés, pourraient quitter le navire). Ou c’est peut-être ce que Pauline Marois désire dans la foulée des révélations de la Commission Charbonneau : détacher les anciens liens avec les syndicats et tenter de séduire les électeurs plus à droite avec le recrutement de l’un des plus importants hommes d’affaires de la province aux méthodes plutôt expéditives en relations de travail… ce qui n’augure rien de bon pour les employés de l’État.

Le PQ, selon certains, vient de pactiser avec le diable et il devra en payer le prix si son virage à droite ainsi annoncé engendre un conflit social larvé entre les tenants de la social-démocratie et les partisans d’un désengagement du gouvernement de la vie des citoyens conforme à la conception libertarienne de l’État et de la société.  Ainsi, à défaut d’unir le Québec dans la marche pour l’indépendance, Péladeau le divisera encore plus au grand plaisir des opposants fédéralistes.

Et, en admettant une victoire du PQ aux élections, quel genre de message ceci lancera-t-il aux pourfendeurs de la corruption et de la collusion affligeant les Québécois lorsque l’ancien président toujours propriétaire prédominant de l’une des plus grandes sociétés médiatiques du Québec vient de joindre l’équipe ministérielle? On ne peut que faire le parallèle avec le cas Silvio Berlusconi, autre grand prince des médias en Italie et ancien président de ce pays, dans lequel le règne fut marqué de corruption flagrante, de fraudes fiscales et électorales… ce qui nous prouve que pouvoir politique et concentration des médias sont toujours néfastes à la démocratie.

Pour plusieurs souverainistes, l’indépendance est louable et nécessaire… mais pas au prix de remettre les clés de la province ainsi que son avenir à un affairiste milliardaire très éloigné des préoccupations des gens ordinaires et qui n’entrevoit que le profit comme finalité ultime de la société.

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Tirer sur l’élastique de l’électorat

Il y a de ces élus qui ne réalisent pas quand leur temps est venu de quitter la vie politique.

Jean Charest est l’un de ceux-là.

Neuf ans de pouvoir se situent déjà à la limite de l’usure acceptable du pouvoir et les incessantes manifestations en témoignent.

La gestion à la petite semaine des affaires de l’État teintée de corruption avec un ascendant pour le capital et le monde des affaires entre en conflit avec l’héritage de la Révolution tranquille qui prônait une prise de contrôle des vecteurs sociaux et économiques du Québec par le peuple québécois au bénéfice de toute la population et non pas à l’avantage d’une élite mercantiliste avide de la dépouiller de ses richesses afin de s’enrichir encore plus.

Et la fameuse loi 12 (ou 78) – votée dans la foulée de la crise étudiante -, décriée par bon nombre d’organisations de défense des droits et libertés, ne fait que jeter de l’huile sur le feu tout en étalant au grand jour l’incapacité du gouvernement libéral de faire face aux débats sans imposer unilatéralement ses politiques controversées.

Qu’à cela ne tienne. Le Parti Libéral du Québec parie sur une nouvelle réélection, confiant de ses appuis inconditionnels provenant des nouveaux immigrants, des anglophones et d’une certaine frange de la population plus âgée misant sur la sécurité et la préservation de leurs acquis de retraite – souvenons-nous que Charest avait brandi en épouvantail la perte éventuelle de la Sécurité de la vieillesse du fédéral advenant la souveraineté du Québec portée par le Parti Québécois. Le PLQ compte aussi sur le revirement de l’opinion en sa faveur dans le conflit étudiant dans une crise qu’il a lui-même initiée…

Cependant, il s’agit d’un pari risqué.

Supposant un autre règne libéral, la situation politique au Québec pourrait bien dégénérer. Surtout si la commission Charbonneau dévoile encore plus d’irrégularités dans la pratique du pouvoir. Une partie importante de la population acceptera mal cet état de fait et la polarisation des acteurs politiques déchirera encore plus le climat politique et minera la paix sociale pour une dizaine d’années, voire plus, avec comme conséquence l’émergence de groupes politiques de gauche plus radicaux… ce qui se veut contradictoire avec les visées des libéraux voulant favoriser le monde des affaires.

En fait, le temps serait venu pour Jean Charest de démissionner, car en tirant ainsi sur l’élastique de l’électorat, rien de bon ne sortira d’une nouvelle élection ou éventuellement de sa réélection. Un politicien avisé l’aurait compris, mais, il s’accroche, espérant ravir un autre mandat. Mais à quel prix?