Franchir le Rubicon

Cet article a été publié dans le journal Métro Montréal le 15 janvier 2020 et dans Le Devoir le 16 janvier 2020

Les menaces de guerre contre un pays hostile d’un président américain dans l’eau chaude ou sur le point de perdre sa réélection ne sont pas choses nouvelles dans l’histoire politique américaine. Donald Trump, avec l’assassinat du général iranien Soleimani, tente à son tour de jouer cette carte en espérant que les électeurs américains se rangent derrière le président comme ils le font habituellement lors d’un conflit ou d’une menace de conflit.

Bien évidemment, le rapport de force militaire avec l’Iran est grandement à l’avantage des États-Unis et le désir de ses deux puissants alliés, la Chine et la Russie, de s’engager dans un affrontement avec l’Oncle Sam est loin d’être une certitude. Une guerre serait probablement gagnante pour les États-Unis. Mais, les conséquences, elles, ne le seraient pas.

Sans compter le risque de déstabiliser encore plus le Moyen-Orient déjà traversé par des frictions politiques, culturelles et religieuses, le contrecoup économique d’une telle guerre tomberait à un bien mauvais moment dans la conjoncture financière mondiale.

En effet, une guerre dans cette région du monde propulsant le prix du pétrole à des sommets (et aussi l’inflation qui en découlerait) risquerait de plomber une économie mondiale déjà alourdie par les risques d’un fort ralentissement en 2020 engendré par les tensions commerciales entre nations, bien sûr, mais aussi par le taux d’endettement colossal tant des ménages, des entreprises privées que des gouvernements des pays riches et émergents – un endettement record depuis les années 70, prévient la Banque mondiale, qui annonce fréquemment, selon elle, une importante crise financière.

Donald Trump franchira-t-il le Rubicon? Possiblement bénéfique à court terme du point de vue électoral, cette éventuelle guerre pourrait être désastreuse à moyen terme au plan économique ainsi que géopolitique pour le monde et pourrait aussi se retourner contre le présent locataire de la Maison-Blanche lors de la prochaine élection présidentielle, encore plus si la situation économique se détériore ensuite dans son pays…

Un protectionnisme à deux tranchants

Cet article a été publié le 10 janvier 2017 dans le journal Métro Montréal

Donald Trump n’est même pas encore au pouvoir que ses menaces d’un protectionnisme agressif influent déjà sur la direction des grands constructeurs automobiles américains qui revoient tranquillement leurs politiques de production au Mexique.

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Certains applaudissent cette initiative de Trump dans le monde ouvrier américain devant sa résultante escomptée d’un rapatriement de milliers de bons emplois sur le territoire.

Nous pouvons affirmer que le protectionnisme peut s’avérer viable dans des domaines essentiels, comme l’agriculture ou les ressources naturelles. Cependant, l’application de telles mesures ne s’annonce pas sans répercussions dans d’autres secteurs plus industriels.

En effet, la montée généralisée de barrières tarifaires sur les importations étrangères de biens de consommation aux États-Unis pourrait amorcer une nouvelle guerre commerciale avec des partenaires commerciaux importants, comme la Chine, l’Inde ou l’Union européenne, dont les conséquences peuvent se résulter par une spirale inflationniste plombant le pouvoir d’achat de millions de travailleurs.

Une stratégie plus efficace reposerait sur un plan concret d’achat local par les autorités municipales, étatiques et fédérales ou par un programme réglementé de subventions à des entreprises locales aboutissant vraiment à des créations d’emplois – il faut noter que de tels programmes ont déjà été mis en place depuis la crise de 2008, mais que le manque de restrictions et de suivi de ceux-ci n’a pas mené à de véritables nouveaux emplois.

Côté politique, Donald Trump suscite encore plus la dissension avec les bonzes républicains sur ce sujet. Bien qu’il ait tenté de satisfaire son parti avec des nominations de personnages très à droite en politique étrangère et en sécurité, sa fixation protectionniste sur le plan économique détonne avec l’héritage pro-libre-échange et non tarifaire de sa formation politique depuis le début des années 80. La suite sera intéressante…

 

deuxtranchants

La prochaine grande rupture sociétale : capital ne rime pas avec social

On la sent dans l’air. Elle est palpable. La grande rupture sociétale arrive.

Bientôt, les sociétés occidentales seront au prise avec un dilemme incontournable: maintenir le balancement des finances publiques ou respecter leurs engagements en services publics ainsi qu’en protection sociale.

En raison de la diminution des rentrées fiscales des États conséquente à la crise et surtout des plans d’aide économique ayant pompé les deniers publics à la hauteur de milliers de milliards, les gouvernements de part et d’autres sont de plus en plus acculés à la banqueroute.

On le voit déjà : le ratio endettement public/produit intérieur brut (PIB) atteint des proportions inquiétantes dans plusieurs pays développés.

En fait, selon l’OCDE, les 30 nations les plus économiquement avancées connaitront une hausse pouvant atteindre 100% de leur PIB en 2010, ce qui signifie un doublement du fardeau des dettes publiques en deux décennies. De plus, de 2007 à 2010, la période correspondant au sommet actuel de la crise économique, le gonflement de celles-ci aurait atteint 45% (source).

Un danger plus que réel, comme le souligne Cinzia Alcidi, du Centre for European Policy Studies : « Une dette à 100 % du PIB signifie que tout ce qui a été produit pendant un an devrait être consacré au remboursement. Les gouvernements sont-ils en situation de le faire?  »

Certains États sont désormais au bord de la faillite : l’Islande, l’Irlande, l’Espagne et surtout la Grèce. Un effet domino pourrait bien entrainer plus de pays dans cette spirale infernale.

En considération de ces faits troublants, quelle est la suite?

Comment aligner les impératifs budgétaires des États avec les besoins sociaux et communautaires des populations de ces États? La solution paraît hors de portée avec la timide reprise économique que l’on connaît.

Dans le passé, c’est-a-dire après la deuxième guerre mondiale, les énormes dettes contractées à la suite de la grande dépression des années 30 et des frais militaires dus à l’effort de guerre ont été remboursés lors de la période de prospérité appelée les « Trente Glorieuses ». À cette époque, la reconstruction de l’Europe avec le plan Marshall a permis de dévier l’immense potentiel industriel des États-Unis développé pendant la guerre vers la consommation de masse.

Mais, en 2011, alors que les dettes publiques éclatent encore une fois, aucune période de forte croissance ne pointe à l’horizon. Bien au contraire. Le système semble sclérosé et même la Chine commence à s’étouffer avec son inflation galopante et son secteur immobilier au bord d’un dégonflement.

Par ailleurs, on ne doit plus compter sur la croissance du PIB pour réduire le poids des dettes publiques comme dans les années 40 à 70 du siècle dernier. Le fort ralentissement économique amenant une cadence moindre de la progression du PIB n’est pas à l’avantage des États tout comme une possible déflation ne serait pas positive pour tous les débiteurs de la planète car cela contribuera à alourdir la pesanteur des dettes au delà de leur valeur nominale.

Le point de rupture va bientôt être atteint et des choix difficiles et paradoxaux se présenteront.

Les gouvernements occidentaux auront tendance à couper sauvagement dans les dépenses et les services sociaux comme cela se passe actuellement en Grèce. Mais, en agissant de la sorte, ils entraineront l’éclosion d’une grogne populaire de la part de leurs électeurs habitués à une qualité de vie adéquate et à un certain niveau de services publics. Il faut aussi mettre en perspective que le vieillissement de la population fera accroitre la demande pour plus d’investissement public en soins de santé et que les hausses de demandes d’assistance au chômage résultantes de la crise actuelle plomberont encore plus l’’équilibre budgétaire des États.

Bref, ça va brasser (et ça brasse déjà comme on a pu voir dernièrement en Grèce), et seul un rétablissement d’un équilibre entre les forces économiques privées et la sphère du domaine public peut désamorcer une situation plus qu’explosive socialement.

C’est d’ailleurs ce que tente de mettre en marche le nouveau président américain, Barack Obama, en essayant de rehausser l’imposition et la taxation sur les hauts revenus et les grandes compagnies en dépit de la forte opposition républicaine qui ne cesse de lui mettre des bâtons dans les roues. Le président essaie tout bien que mal d’initier un nouveau mouvement en politique fiscale en incitant les autres nations industrialisées à faire de même.

Le plus ironique ainsi qu’hypocrite est que ce sont les républicains qui multiplièrent la dette publique américaine depuis Reagan et qu’ils montent les premiers aux barricades lorsque le présent président démocrate tente de redresser la situation en dénichant de nouveaux revenus chez les classes très aisées ayant profité le plus des règnes républicains.

Les prochaines années seront déterminantes pour l’économie mondiale. Les défenseurs d’un marché libre dépourvu de toute entrave ou de toute ingérence étatique ne pourront plus se mettre la tête sous le sable.

La grande rupture sociétale entre les pouvoirs économiques transnationaux et les aspirations concrètes des populations humaines est à notre porte.

Peut-être comprendront-ils et comprendrons-nous enfin que capital ne rime pas avec social.

La Chine s’effondrera

La crise des dettes souveraines européennes et américaines rattrape la nouvelle puissance économique montante.

Malgré ses réserves de devises étrangères de 3200 milliards de dollars, le Pays du Milieu a contracté une dette colossale afin de stimuler la demande locale après l’effondrement financier mondial de 2008 et ses impacts sur ses exportations.

À l’image de l’autoroute faisant la liaison avec le terminal 2 de l’aéroport de Hongqiao à Shanghai, les autorités chinoises tentent de booster la croissance  en modernisant les infrastructures – mais à un prix très élevé.

Indépendamment de sa richesse relative, sa nombreuse population requiert des installations urbaines très onéreuses et la Chine se doit alors de s’endetter afin de répondre à l’afflux de nombreux habitants ruraux de l’arrière-pays cherchant du travail dans les villes côtières.

Mais laissons parler les chiffres : en 2010,  les dettes cumulées des collectivités locales atteignirent officiellement 2120 milliards de dollars – plus les dettes de 2011 qui s’élèveraient à 3566 milliards de dollars selon l’agence Fitch.

Donc, au total, près de 5700 milliards de dollars d’endettement et le compteur continue de tourner face au ralentissement de l’exportation en conséquence de la crise économique mondiale –la Chine essayant de relancer son économie par une stimulation de la consommation intérieure générant des dettes astronomiques.

À moins d’une reprise de la croissance mondiale, ces dettes deviendront un véritable boulet à son pied.

Et il faut aussi tenir compte de la guerre des monnaies qui fait rage entre les États-Unis et l’Europe contre le géant chinois qui refuse de laisser balloter sa monnaie – le yuan – selon le marché monétaire mondial.  Une situation presqu’explosive qui risque de nuire encore plus aux exportations chinoises devant la menace d’une levée des barrières tarifaires de ses principaux partenaires commerciaux.

L’État Chinois n’est donc pas à l’abri des soubresauts de l’économie mondiale.

S’il fut un géant, il est désormais un géant au pied d’argile…

Source: http://www.lexpress.fr/actualites/1/economie/l-economie-chinoise-un-modele-plus-fragile-qu-il-n-y-parait_1014213.html

Niveau de difficulté de texte selon Scolarius d’Influence Communication :  201 (initié)

Cancun: un accord de façade

Le 11 novembre 2010, à Cancun, devant les cameras de journalistes internationaux, les représentants de 194 pays signèrent un accord international sur les moyens à prendre pour ralentir le réchauffement climatique,  voulant ainsi effacer des mémoires le souvenir du fiasco de Copenhague.

Enfin, les nations du monde sont parvenues à un accord, peut-on lire de part et d’autres dans les médias du globe.

Rien de moins certain.

Avant de pavoiser, sachons que cette entente, encore en gestation, n’impose aucune cible contraignante, contrairement à celle de Kyoto.  En fait, l’accord de Kyoto a été officieusement débouté lors de ces séances plénières car jugé trop encadrant.  Pourtant, cette entente constituait un strict minimum nécessaire à la lutte contre les modifications du climat.

On a évoqué le vœu pieu de réduire la hausse de la température moyenne de la planète à 2°C au-dessus des niveaux préindustriels.  Or, le texte de Cancun n’amène rien de nouveau sur le palier de réduction des émissions, considéré comme trop faible pour atteindre l’objectif de ces deux degrés maximums.

De plus, Cancun engage les pays développés à rapetisser leurs rejets carbones dans l’atmosphère… même si l’un des plus grands pollueurs de la planète, après la Chine, les États-Unis, vient de rejeter au Congrès une législation sur les gaz à effet de serre et utilise encore le charbon comme producteur d’énergie électrique dans nombre de ses États.  En effet, les élus démocrates du centre du pays ont voté contre ce projet de loi malgré la présence d’un président plus écologiste issu de leur formation politique.

À Cancun, on constate que la pensée magique a prédominé sur la réalité.

Il y a la future mise en place du REDD (Reducing Emissions from deforestation and degradation), un mécanisme basé sur les principes du marché concocté pour équilibrer la pollution de GES du nord en sauvegardant ou plantant des arbres au sud.  Ainsi, un grand pollueur américain pourra s’acheter bonne conscience en investissant dans un projet forestier au Brésil.  Les « hics» sont que les vautours de la spéculation risquent de s’emparer de ce nouvel eldorado du carbone,  qu’il sera difficile d’évaluer combien d’hectares de forêt il faut ensemencer pour contrecarrer les effets de milliards de tonnes de gaz à effet de serre et que les retards des dernières décennies dans ce dossier demandent des politiques beaucoup plus musclées.   Alors, pas surprenant que la socialiste Bolivie ait refusé de signer l’accord.

Par ailleurs, l’idée du Fonds vert, malgré son avant-gardisme, semble être une invention creuse car aucune source de financement n’a été stipulée.  On parle de taxes sur le transport ou les transactions boursières.  Mais, chacun sait qu’en période de grave récession économique et de crise des dettes souveraines, plus précisément en Europe, de telles taxes sont inenvisageables car elles entraveraient le commerce déjà affaibli par la chute générale de la demande en Occident.  Sans compter que la Chine et l’Inde verraient d’un mauvais œil une telle initiative pouvant nuire à leur développement économique.

Et, comble de ridicule, la Banque Mondiale se voit donner la gérance de cet éventuel Fonds pour une période de 3 ans!  Ce Fonds, devant aider les pays en développement à pallier à leurs problèmes de développement socio-économique dans la déférence envers l’environnement, sera sous l’égide d’une organisation qui, depuis 30 ans, applique un diktat économique néolibéral sur les pays en difficulté en les obligeant à des privatisations des services publics, diminutions des salaires, déréglementations de l’économie avec comme conséquence le bilan socio-économique désastreux que l’on observe aujourd’hui avec la crise économique!   La Banque Mondiale représente la dernière instance capable de gérer un tel Fonds vert car sa raison d’exister n’est pas la protection des habitats vivants, mais le bon déroulement du capitalisme sous la férule du marché.

Bref, l’entente de Cancun est aussi timide qu’incohérente.

On cherche à épater la galerie et à rassurer des citoyens désormais plus soucieux de l’écologie.

Cependant, la crise économique et les dissensions entre pays développés et en voie de développement enlèvent les moyens d’un véritable plan global sur l’atténuation du phénomène négatif des gaz à effet de serre.

Et déjà, à Kyoto, nous avions entendu ce refrain de quasi-consensus sur ce sujet.  Avec les résultats que l’on connaît.

En fait, considérant qu’il faudrait 4 planètes terre pour suffire à la demande de toute la population si chaque être humain vivait comme un nord-américain, l’unique alternative demeure de réduire notre consommation, de revenir à l’essentiel, de privilégier la production locale et de modifier notre système économique selon une approche de développement durable plus respectueuse de l’environnement.

Peut-être que la crise économique amènera ces changements….

À Lire:   En attendant le déluge…

Niveau de difficulté de texte selon Scolarius d’Influence Communication :  174 (universitaire)

En attendant le déluge

Cet article a été publié le 7 décembre 2010 dans Métro Montréal

Un nouveau record vient d’être battu.

L’année 2010 n’est même pas encore terminée que l’on conclut déjà qu’elle trônera sur le podium des années les plus chaudes tandis qu’une cascade de catastrophes déferle sur le globe : de la canicule dévastatrice en Russie aux inondations meurtrières au Pakistan en passant par les grands froids en Europe conséquents à la perturbation du Gulf Stream par l’eau douce de la fonte de la calotte glaciaire de l’arctique.

La montée des eaux océaniques ainsi que le recul des glaciers au pôle arctique continuent sans cesse et ne pourront être évités même si  les émissions de gaz à effet de serre s’arrêtaient abruptement.  C’est ce que confirme une étude récente de l’École polytechnique de Zurich qui souligne que les glaciers réagissent avec des décennies et même des siècles de retard par rapport aux transformations du climat.

Un grain de sable s’est insinué dans les rouages de la mécanique climatique laissant craindre que le pire reste à venir face à l’accélération du rehaussement des températures par les émissions fugitives de méthane du pergélisol fondant ou des hydrates de carbone des mers qui feront perdre toute prise de l’homme sur l’accentuation du réchauffement planétaire.

Pourtant, le rapport Stern a bel et bien prévenu qu’il en coûtera 20 fois plus cher dans l’avenir pour protéger la planète contre les hausses de températures que si nous nous y attardions dès maintenant.

Et pendant ce temps, notre attentisme dans la prévention des périls écologiques futurs frise l’insouciance puérile malgré la tenue de la Conférence de Cancun.

L’incrédulité ambiante et les intérêts contradictoires des nations développées contre ceux des pays émergents sont autant de freins à la résolution définitive de la problématique climatique.

Sans compter la rivalité croissante entre les deux superpuissances planétaires, l’ancienne et la nouvelle,  les États-Unis et la Chine, hypothéquant davantage les prochaines générations par le refus de ces dernières d’investir systématiquement dans la lutte aux changements climatiques considérée comme trop dispendieuse devant leur désir de domination économique et militaire.  Ces deux pays émettant à eux seuls la moitié des GES de causalité humaine.

Malgré les beaux laïus entendus lors des multiples conférences sur le climat, les dirigeants politiques se cantonnent dans l’immobilisme.  Les uns attendent que les autres bougent dans la crainte de perdre le moindre avantage économique dans ce féroce marché mondial globalisé où les nations les plus faibles mordent la poussière.

En ce monde dominé par l’implacable capital, peu importe les considérations environnementales ou la pérennité du genre humain.  L’important est de garnir son portefeuille d’actions immédiatement au détriment du prix qu’aura à payer la descendance.

Cela est bien symptomatique de notre époque consumériste: achetez maintenant, payez plus tard…

À lire: Cancun: un accord de façade

Niveau de difficulté de texte selon Scolarius d’Influence Communication :  209 (initié)

Les États-Unis doivent s’adapter ou disparaître

S’adapter ou disparaître disait Charles Darwin.

Si cet adage peut s’appliquer à une espèce animale, peut-on l’appliquer à des sociétés humaines?

Le flux de l’Histoire n’est qu’un débit constant d’empires se succédant les uns les autres dont les vestiges jonchent la terre, témoins d’un passé révolu mais tellement riche en enseignement pour l’avenir.

Le dernier empire en liste, les États-Unis d’Amérique, se maintient difficilement sur le fil de l’hégémonie planétaire tandis que s’effritent les attributs de sa puissance.

Les États-Unis ont eu tout pour eux.  Un pays presque continental enclavé par deux océans et détenant des richesses immenses. Au contraire des autres empires de jadis, un envahissement par des forces militaires étrangères est peu probable en raison de sa quasi-insularité et du relatif éloignement de son territoire.

Alors, comment une nation si bénie par les dieux et la géographie peut-elle être sur le point de connaître la sempiternelle chute qui attend toutes les sociétés dominantes?

Contrairement aux empires séculaires,  ce n’est pas les invasions barbares qui menacent les États-Unis de déclin, mais uniquement leur incapacité à gérer leur propre destiné.

D’abord, il y a l’idéologie mercantile et individualiste qui mine et fragilise la structure de toute leur pyramide sociale.  Sur des bases aussi frêles, avec ses conséquences sociales inégalitaires, la pérennité d’un tel empire ne peut être assurée.

Ensuite, il y a la tentation hégémonique ayant poussé les États-Unis à se militariser et à s’endetter ainsi de manière outrancière.

Mais, surtout, c’est l’impéritie de ce peuple à résoudre lui-même les défis auxquels il fait face.

Le cas des récentes législations sur le système financier, la couverture universelle en santé ainsi que l’échec de la loi sur l’énergie et le climat en témoignent.

Bien que Barack Obama ait réussi à l’arraché à faire adopter deux de ces lois devant moult opposition, au final, on doit conclure que ses réformes ont échoué malgré sa bonne volonté.

La réforme bancaire fut une grosse mascarade.  L’organisme chargé de surveiller les banques ressemble plus à un eunuque qu’à un chien de garde. On a éliminé la proposition de pare-feu entre les banques de dépôt et les banques d’investissement.  Rappelons que c’est en grande partie l’enchevêtrement entre ces deux types d’institutions financières qui fut à l’origine de la crise du crédit de 2008.

Pourtant, il serait plus qu’impératif de baliser le secteur financier afin d’assainir une économie vacillante marquée par des débalancements structurels inhérents à la déréglementation excessive des 30 dernières années.

La révision de la santé, elle aussi, ne vaudra pas le papier sur lequel est rédigée la loi.  Les débats houleux et les nombreux compromis ont édulcoré le sens de la réforme qui ne consiste maintenant qu’à un vœu pieux dénué de tout fondement véritable.  Et, déjà, on conteste ce qui reste de pertinence en cette loi en doutant de sa validité devant les tribunaux.  En effet, l’État de Virginie est le premier à contester sa constitutionnalité sur la prémisse que le gouvernement fédéral impose illégitimement l’obligation aux citoyens d’acheter quelque chose.

Bref, ça commence mal, malgré qu’une protection universelle en santé soit bénéfique aux États-Unis qui paient déjà le plus au pro rata pour les services de santé.  Pourtant, une telle initiative est capitale pour couper les coûts de santé et améliorer la condition physique des américains qui pourraient alors être plus productif au grand bénéfice de l’économie américaine.

Et signe que les américains manquent la bateau en matière de santé, la Chine a récemment instauré sa propre couverture universelle.  Elle a compris qu’une puissance mondiale se doit de soigner sa population afin de construire son empire sur des bases solides.

Soulignons aussi que l’échec de l’adoption du projet de loi sur l’énergie et le climat au Sénat fait preuve d’un manque de volonté et de laxisme des américains envers l’évolution vers une société plus écologique et saine. Le développement durable n’est pas du tout dans le viseur des élus du Congrès qui se cantonnent encore dans une vision rétrograde de la croissance économique appuyée par de nombreux lobbys énergétiques ne désirant pas de véritable progrès dans la lutte aux gaz à effet de serre. Pourtant, la durabilité d’un empire s’assoit sur le renouvellement de ses richesses naturelles ainsi que sur la qualité de son environnement.

Encore une fois, l’Oncle Sam rate le train tandis que la Chine a opté pour des politiques environnementales plus sévères.

Finalement, les États-Unis, sont à la merci des mêmes maux ayant contribué à la chute de l’ancien Empire romain.  En effet, l’importation l’emporte sur l’exportation, le renouvellement de leurs ressources n’est pas pris en considération par le gouvernement (Rome a épuisé ses terres arables sans pratiquer la jachère), l’inégalité dans la répartition des revenus s’étend – et encore plus avec le maintien du congé d’impôt pour les hauts revenus malgré la promesse électorale d’Obama de l’abolir – et la tendance à créer de la monnaie pour éviter la débâcle économique en dépit de l’hyperinflation que cela engendre sont tous des indices démontrant l’inéluctabilité du déclin de la première puissance économique et militaire du monde contemporain.

La grande rupture sociétale : capital ne rime pas avec social

On la sent dans l’air.  Elle est palpable.  La grande rupture sociétale arrive.

Bientôt, les sociétés occidentales seront au prise avec un dilemme incontournable: maintenir le balancement des finances publiques ou respecter leurs engagements en services publics ainsi qu’en protection sociale.

En raison de la diminution des rentrées fiscales des États conséquente à la crise et surtout des plans d’aide économique ayant pompé les deniers publics à la hauteur de milliers de milliards, les gouvernements de part et d’autres sont de plus en plus acculés à la banqueroute.

On le voit déjà : le ratio endettement public/produit intérieur brut (PIB) atteint des proportions inquiétantes dans plusieurs pays développés.

En fait, selon l’OCDE, les 30 nations les plus économiquement avancées connaitront une hausse pouvant atteindre 100% de leur PIB en 2010, ce qui signifie un doublement du fardeau des dettes publiques en deux décennies.  De plus, de 2007 à 2010, la période correspondant au sommet actuel de la crise économique, le gonflement de celles-ci  aurait atteint 45% (source).

Un danger plus que réel, comme le souligne Cinzia Alcidi, du Centre for European Policy Studies : « Une dette à 100 % du PIB signifie que tout ce qui a été produit pendant un an devrait être consacré au remboursement. Les gouvernements sont-ils en situation de le faire?  »

Certains États sont désormais au bord de la faillite : l’Islande, l’Irlande, l’Espagne et surtout la Grèce. Un effet domino pourrait bien entrainer plus de pays dans cette spirale infernale.

En considération de ces faits troublants, quelle est la suite?

Comment aligner les impératifs budgétaires des États avec les besoins sociaux et communautaires des populations de ces États?  La solution paraît hors de portée avec la timide reprise économique que l’on connaît.

Dans le passé, c’est-a-dire après la deuxième guerre mondiale, les énormes dettes contractées à la suite de la grande dépression des années 30 et des frais militaires dus à l’effort de guerre ont été remboursés lors de la période de prospérité appelée les « Trente Glorieuses ».  À cette époque, la reconstruction de l’Europe avec le plan Marshall a permis de dévier l’immense potentiel industriel des États-Unis développé pendant la guerre vers la consommation de masse.

Mais, en 2010, alors que les dettes publiques éclatent encore une fois, aucune période de forte croissance ne pointe à l’horizon.  Bien au contraire.  Le système semble sclérosé et même la Chine commence à s’étouffer avec son inflation galopante et son secteur immobilier au bord d’un dégonflement.

Par ailleurs, on ne doit plus compter sur la croissance du PIB pour réduire le poids des dettes publiques comme dans les années 40 à 70 du siècle dernier.  Le fort ralentissement économique amenant une cadence moindre de la progression du PIB n’est pas à l’avantage des États tout comme une possible déflation ne serait pas positive pour tous les débiteurs de la planète car cela contribuera à alourdir la pesanteur des dettes au delà de leur valeur nominale.

Le point de rupture va bientôt être atteint et des choix difficiles et paradoxaux se présenteront.

Les gouvernements occidentaux auront tendance à couper sauvagement dans les dépenses et les services sociaux comme cela se passe actuellement en Grèce. Mais, en agissant de la sorte, ils entraineront l’éclosion d’une grogne populaire de la part de leurs électeurs habitués à une qualité de vie adéquate et à un certain niveau de services publics. Il faut aussi mettre en perspective que le vieillissement de la population fera accroitre la demande pour plus d’investissement public en soins de santé et que les hausses de demandes d’assistance au chômage résultantes de la crise actuelle plomberont encore plus l’’équilibre budgétaire des États.

Bref, ça va brasser (et ça brasse déjà comme on a pu voir dernièrement en Grèce), et seul un rétablissement d’un équilibre entre les forces économiques privées et la sphère du domaine public peut désamorcer une situation plus qu’explosive socialement.

C’est d’ailleurs ce que tente de mettre en marche le nouveau président américain, Barack Obama, en essayant de rehausser l’imposition et la taxation sur les hauts revenus et les grandes compagnies en dépit de la forte opposition républicaine qui ne cesse de lui mettre des bâtons dans les roues. Le président essaie tout bien que mal d’initier un nouveau mouvement en politique fiscale en incitant les autres nations industrialisées à faire de même.

Le plus ironique ainsi qu’hypocrite est que ce sont les républicains qui multiplièrent la dette publique américaine depuis Reagan et qu’ils montent les premiers aux barricades lorsque le présent président démocrate tente de redresser la situation en dénichant de nouveaux revenus chez les classes très aisées ayant profité le plus des règnes républicains.

Les prochaines années seront déterminantes pour l’économie mondiale.  Les défenseurs d’un marché libre dépourvu de toute entrave ou de toute ingérence étatique ne pourront plus se mettre la tête sous le sable.

La grande rupture sociétale entre les pouvoirs économiques transnationaux et les aspirations concrètes des populations humaines est à notre porte.

Peut-être comprendront-ils et comprendrons-nous enfin que capital ne rime pas avec social.

L’échec de Copenhague et l’argent

L’argent, voilà ce qui a empêché une conclusion positive et toute aussi vitale pour l’Humanité à la conférence de Copenhague sur le réchauffement climatique.

D’un côté, les pays occidentaux, plus particulièrement les États-Unis (et aussi le Canada), ont souhaité un accord édulcoré afin de maintenir leur style de vie et leur dépendance au pétrole, ce qu’ils ont finalement obtenu, tandis que de l’autre bord, la Chine, en plein développement accéléré, ne semble désirer aucune entente trop contraignante à son désir d’expansion économique.

Et sur le bas-côté, dindons de la farce, se trouvent les pays en voie de développement (disons plutôt les pays en stagnation), auxquels on a promis 100 milliards de dollars sur 10 ans pour lutter contre les effets du réchauffement, question de se faire bonne conscience, au-lieu d’entreprendre de réelles démarches de réduction des gaz à effet de serre.

Il est évidemment plus profitable de saupoudrer quelques milliards aux principales victimes de ce phénomène environnemental que d’engager une politique internationale astreignante et beaucoup plus onéreuse pouvant nuire à l’activité économique et à l’enrichissement des nations les plus prospères.

Pourtant, on estime que ce montant est nettement insuffisant pour faire face aux répercussions désastreuses qui s’annoncent, comme la montée accélérée du niveau des mers et la migration climatique.  Comme toujours, les pays riches se lavent les mains du sort des pays pauvres qui paieront la plus grosse part de la facture du laisser-aller dans le dossier du changement climatique.

À notre ère, tout se ramène aux valeurs pécuniaires.  Pour les affairistes et l’élite économique, tous les problèmes peuvent se régler avec l’argent, même le réchauffement climatique, comme si on pouvait donner quelques miséreux milliards de dollars à la planète en guise de compensation!

Mais, dans 100 ans, lorsque la détérioration du système climatique aura atteint un point de non-retour, la race humaine réalisera que tout ce qu’elle croyait jadis important, comme la croissance du PIB, le profit, le « développement » économique, ne sont que peu de choses en rapport à la qualité d’un environnement stable, sain et viable à long terme.

Quel avenir pour l’Humanité?

Nous sommes à la croisée des chemins.

Le capitalisme a apporté des acquis technologiques et des élévations du niveau de vie dans les pays occidentaux et parfois, malheureusement, une paupérisation opposée dans les pays sous-développés.

Néanmoins, à longue échéance, pouvons-nous réellement croire que ce système socio-économique soit une voie d’avenir pour la race humaine?

Des évaluations le soutiennent : il faudrait au moins l’équivalent de quatre planètes terre pour assouvir la soif de consommation de toute la planète si elle adoptait le mode de vie « canadien » et au moins six pour celui des américains.

Le rapide développement économique de l’Inde et surtout de la Chine créé une pression immense sur les ressources terrestres et pourrait mener à une dilapidation accélérée des minerais, des terres arables, des forêts, de l’air respirable, de l’eau potable et des sources d’énergies sur l’ensemble du globe.

Pendant qu’on élève en credo le modèle occidental de consommation, on oublie que notre monde est limité, tout autant en espaces qu’en richesses.

Notre consommation abusive n’exploite pas seulement à l’extrême les trésors de la planète, mais pollue aussi notre milieu de vie qui est devenu une véritable poubelle de déchets toxiques.

Il ne faut pas perpétuer un système qui pousse à ses limites la viabilité de notre planète, mais, au contraire, nous devrions envisager d’autres options plus respectueuses envers elle permettant de la faire perdurer ainsi que notre espèce.