Soupçon de démocratie

Cet article a paru dans Le Devoir,  le 31 octobre 2014

Il faut éviter de tomber dans le piège tendu par les actes des deux forcenés s’en étant pris à des militaires et à la Chambre des communes la semaine dernière.

Et c’est exactement ce qu’entend faire le gouvernement conservateur avec l’aide de la Gendarmerie royale du Canada en réponse à ces attentats. En effet, on songe à donner aux forces policières le pouvoir de surveiller ou d’arrêter les personnes soupçonnées de terrorisme, et ce, sans l’aval du procureur général qui vise normalement à faire contrepoids aux enquêteurs dans le but d’empêcher des violations aux droits et libertés de la personne.

Une telle législation viendrait affaiblir les fondations démocratiques en y créant une brèche qui ne ferait que s’accentuer avec le temps et édulcorer les principes mêmes de l’État de droit sur lesquels s’est érigée notre société…. et c’est exactement cela que recherchent ces nouveaux convertis à l’islamisme radical.

Les conséquences d’une telle dérive sont multiples et dangereuses : violation des droits de la personne; abus policiers; nouvelle forme d’inquisition à la maccarthysme et délation entre les citoyens; autocensure nuisant à la liberté d’expression des citoyens sur leurs opinions plus contestataires ou non-conformistes…

L’un de mes professeurs à l’université clamait que la démocratie est une belle porcelaine fine, et que si l’on n’y prend pas soin en l’échappant sur le sol, jamais les morceaux ne pourront être recollés.

Nous devons alors rester sur nos gardes pour conserver nos acquis démocratiques afin de ne pas devenir, contre notre gré, un «  soupçon de démocratie  »…

Demi-dieux libéraux

Le vide oppositionnel et la division du vote francophone procèdent à l’établissement d’un parti unique au Québec. Le Parti libéral, fort d’un appui des communautés culturelles en pleine progression, se voit ainsi assuré d’une longue gouvernance que seule une opposition unifiée pourrait interrompre.

Le Parti Québécois étant hors-jeu, le champ est maintenant libre pour concrétiser le grand plan de Réingénierie de l’État échafaudé par Jean Charest une décennie plus tôt. Et, cette fois-ci, rien ne pourra l’arrêter, tout en obtenant en boni le soutien tacite de la CAQ de François Legault.

Confiants de leur nouvelle hégémonie politique, les libéraux instaurent dès lors la grande réforme – si espérée par le milieu des affaires et les ténors de la droite économique – sans s’embêter de consultation populaire, même si le premier ministre Philippe Couillard promettait, quelques jours après les élections l’ayant amené au pouvoir, un « dialogue social » sur les futures compressions dans l’appareil de l’État.

Pourtant, même si la Commission sur la révision permanente des programmes n’a pas terminé ses travaux, on sabre déjà allégrement dans tous les ministères en évoquant l’urgence de la situation lorsqu’en campagne électorale aucune mention de telles coupes sombres n’a été évoquée.

Et, de plus, le ministre Gaétan Barrette obtient tout pouvoir en santé. En centralisant selon son bon vouloir et en nommant à sa discrétion les membres des conseils d’administration des établissements, il éloigne les agents locaux d’une participation bénéfique au sain roulement du système de santé.

Ce qui confirme que jamais un gouvernement n’a été aussi distant des préoccupations de ses commettants malgré toutes ses belles promesses creuses.

Et cela n’a rien de surprenant avec une telle équipe au cabinet restreint représentant les couches sociales les plus aisées de la société québécoise. Trois médecins y siègent ainsi que deux banquiers: Philippe Couillard (premier ministre); Gaétan Barrette (ministre de la Santé); Yves Bolduc (ministre de l’Éducation); Carlos J. Leitão (ministre des Finances); et finalement Martin Coiteux (président du Conseil du trésor), pourfendeur avéré du « modèle québécois » qu’il honnit.

Animés par un sentiment paternaliste, ces bien-pensants cherchent, dans leur grande magnanimité, à éduquer et à remettre sur la bonne voie les citoyens égarés que nous sommes… sans demander notre avis.

Cependant, ils ne sont pas en position de nous faire des remontrances en sermonnant que le Québec vit au-dessus de ses moyens. C’est bien sous les mandats de Jean Charest que la dette publique de la province a explosé, alimentée par la collusion et la corruption.

Mais, bien assis sur leur piédestal, ils ne pourront appréhender tous les problèmes, à moins d’avoir le don d’ubiquité. Il faut, au contraire, faire participer tous les intervenants à la résolution du problème des déséquilibres budgétaires, pas agir en demi-dieux ayant toutes les solutions…

Une poutine néofasciste

Les parallèles entre le régime de Poutine en Russie et l’ancien Troisième Reich allemand d’Adolf Hitler ne sont plus à démontrer  : homophobie avouée ( une loi a été entérinée en ce sens); xénophobie rampante ( raids policiers contre les «  étrangers  »); contrôle des médias par l’État; pouvoir autocratique du gouvernement; répression des opposants politiques; et culte du chef.

Et, dernièrement, la ressemblance vient de se resserrer encore plus entre les deux régimes avec l’invasion de l’est de l’Ukraine par les forces armées russes et l’annexion antérieure de la Crimée.

En effet, tout comme les nazis ayant annexé les Sudètes en Tchécoslovaquie et l’Autriche à l’orée du deuxième conflit mondial sous le prétexte de réunir tous les Allemands de souche, le Kremlin use du même prétexte dans sa velléité d’étendre ses frontières en Ukraine afin de ramener au bercail les ressortissants russes de ce pays.

À l’époque, les futurs pays alliés avaient concédé aux demandes de l’Allemagne espérant ainsi atténuer ses ardeurs hégémoniques. Mais rien n’y fit. Hitler continua ses conquêtes jusqu’à l’invasion de la Pologne qui déclencha les hostilités de la Seconde Guerre mondiale.

Nous pouvons constater le même schème de pensée de la part de Vladimir Poutine. Après la prise de possession de la Crimée et de l’est de l’Ukraine, voici que ce dernier affirme lors d’un discours prononcé il y a deux jours devant une foule en liesse que «  le peuple russe et le peuple ukrainien sont quasiment un seul et même peuple  »… laissant présager des manœuvres militaires expansionnistes à venir.

Un pareil scénario que jadis se profile à l’horizon et advenant la conquête totale de l’Ukraine par la Russie, les puissances occidentales pourraient être obligées de monter dramatiquement le ton afin de sécuriser les frontières de ses alliés de l’OTAN jouxtant l’Ukraine.

Avec une telle «  poutine néofasciste  » composée d’ingrédients aussi indigestes, reste à savoir si l’histoire se répétera…

Géopolitique de l’injustice

Lors de son allocution du 29 juillet dernier sur l’Ukraine et l’ingérence de la Russie sur son territoire, le président des États-unis, Barack Obama, s’exclamait sur le rôle de chef de file des États-Unis dans la promotion et la défense des libertés de tous les individus à travers le monde. Tout comme l’Union européenne, le gouvernement américain a décidé d’instaurer des mesures dissuasives par une série de sanctions envers la Russie.

Par contre, concernant Gaza et Israël, une situation tout aussi injuste en rapport aux libertés, le gouvernement américain n’ose entreprendre des représailles contre son allié au Proche-Orient et ne se contente que d’une timide condamnation officielle envers Israël tout en maintenant son approvisionnement en munitions.

En dépit de son Nobel de la paix en 2009, force est de constater que l’actuel président américain est tout autant ballotté que ses prédécesseurs par les aléas de la géopolitique internationale dont les priorités sont dictées par les intérêts économiques, politiques, diplomatiques ou militaires du pays et non pas, malgré ce qu’il veut nous faire croire, par les droits de la personne ou la liberté…

Sophisme de schiste

Tout comme le Parti québécois il y a quelques mois lorsqu’il était au pouvoir, le Parti libéral fait avancer le projet de l’exploitation des ressources en hydrocarbures de schiste en sol québécois. La promesse de retombées économiques et financières liées à la nouvelle manne pétrolière fait saliver autant les hommes d’affaires, les politiciens que le tout un chacun au Québec.

Nous le savons tous, les gaz à effet de serre rejetés par l’utilisation des carburants fossiles dans nos moyens de locomotion accentuent le processus du réchauffement planétaire.

Les deux derniers gouvernements au Québec ont clamé mener une lutte contre les changements climatiques afin de cadrer avec le discours écologique ambiant bien apprécié dans la population et ont même professé pour une conversion vers des énergies renouvelables… tout en ayant des préjugés favorables au projet de développement du pétrole de schiste ainsi qu’à la construction de l’oléoduc de TransCanada Pipeline.

Ainsi, l’ancienne première ministre Pauline Marois et l’actuel ministre libéral de l’environnement, David Heurtel, ont tous deux associé pétrole et énergies (renouvelables), comme si les deux allaient de pair. Mais ce fut la récente déclaration de ce dernier qui semble la plus inappropriée, voire même fallacieuse : « Le développement de nos hydrocarbures, qui sont une source potentielle de création de richesse, nous permettrait de réduire notre dépendance à l’égard des importations et pourrait aussi financer une transition vers d’autres formes d’énergie ».

Les bénéfices récoltés par l’exploitation des hydrocarbures, affirme le ministre, pourraient financer un passage vers des énergies moins polluantes et moins productrices de GES…

II s’agit d’un sophisme éhonté.

Premièrement, encourager encore plus la production de pétrole et inévitablement une plus grande consommation annulerait tous les gains futurs en diminution des GES que procure une conversion vers des énergies propres. Donc, le bilan serait négatif dès le départ.

Deuxièmement, permettre un afflux accru d’hydrocarbures sur le marché ralentirait l’intérêt pour les moteurs électriques performants. En ouvrant encore plus les vannes, le prix du pétrole ne subira pas de fortes augmentations en raison de sa rareté – ce qui contribuera au maintien du parc automobile au moteur à explosion.

Troisièmement, une politique sérieuse de changement du paradigme énergétique de notre société ne peut s’opérer sans un abandon progressif du pétrole, pas en l’encourageant davantage. C’est comme si l’on stipulait que couper des arbres pour générer du biocarburant aide à la lutte au changement climatique lorsqu’on sait fort bien que le couvert forestier refroidit la température!

Le Québec est pourtant en bonne position avec son énorme potentiel électrique renouvelable. Il ne manque qu’une volonté politique claire qu’on ne retrouve chez aucun grand parti. Il suffit de citer l’abandon de moteur-roue d’Hydro-Québec, pourtant très prometteur, toujours boudé par les grands constructeurs automobiles.

Finalement, le Parti libéral dit tenir à cœur l’avenir des prochaines générations par des mesures d’austérité budgétaire afin que nos enfants et petits-enfants ne payent pas la note de la génération actuelle. C’est bien joli et surtout assez incohérent : qu’en est-il de l’héritage environnemental lorsqu’on mise encore sur les carburants fossiles suscitant le réchauffement planétaire afin d’assurer la prospérité économique à venir pour en fait réduire considérablement leur qualité de vie, sinon la menacer carrément?

Vent de folie libéral

Plusieurs furent abasourdis par le récent coup de sonde de l’électorat projetant une victoire majoritaire du Parti libéral de Philippe Couillard aux prochaines élections générales.

Pourtant, avant la candidature de Pierre Karl Péladeau pour le Parti québécois et sa profession de foi souverainiste, l’actuel parti au pouvoir se dirigeait vers une reconduction de son mandat gouvernemental en voguant sur la vague de la Charte des « valeurs québécoises » largement appuyée par les électeurs francophones. Certains diront que la rentrée de PKP dans l’arène électorale fut une grave erreur de la part des tacticiens du PQ qui croyaient ainsi susciter un nouvel élan à la cause souverainiste, un peu comme le fit la venue de Lucien Bouchard comme chef spirituel du « OUI » avant le référendum de 1995.

Et maintenant, le vent a tourné.

On peut comprendre alors qu’une partie des souverainistes « mous » éparpillés entre la CAQ et le PQ ont été échaudés par la manœuvre et dirigent désormais leur préférence électorale vers les libéraux. De la sorte, ils s’ajoutent aux clientèles traditionnelles du PLQ telles que les minorités ethniques, les anglophones et le segment le plus âgé des Québécois dits de « souche » – ce qui crée ainsi la masse critique nécessaire pour obtenir une majorité en chambre.

Comme il arrive souvent en politique, des électeurs désabusés votent pour ce qu’ils considèrent être le moindre mal… mais dans ce cas précis, il est difficile de saisir la logique derrière ce genre de vote considérant le passé trouble du Parti libéral du Québec en matière d’éthique.

Les nombreux scandales de ce parti par rapport au domaine de la construction pendant la période de Jean Charest et la présence de nombreux membres de l’ancien règne libéral dans les rangs de l’équipe de Philippe Couillard laissent pourtant présager d’autres scandales advenant une réélection libérale. Et ceci est sans compter les futures enquêtes de l’UPAC et la continuation de la Commission Charbonneau après les élections qui pourraient déterrer des cadavres que le PLQ ne voudrait pas voir resurgir… ce qui promettrait une gouvernance libérale houleuse empreinte de perte de légitimité rappelant les pires années de l’ère Charest.

Albert Einstein disait jadis « La folie, c’est de faire toujours la même chose et de s’attendre à un résultat différent » et cette affirmation se colle très bien au déroulement de ces élections générales : de nombreux Québécois veulent en finir avec la corruption et les conflits d’intérêts dans le monde politique, mais voilà qu’ils s’apprêtent à reporter au pouvoir la formation politique la plus entachée par ces maux.

Au final, si cela n’est pas de la folie, ça s’y rapproche…

Un pacte avec le diable

Les stratèges du Parti Québécois devaient se réjouir d’avoir convaincu Pierre-Karl Péladeau de se porter comme candidat de leur formation politique dans la circonscription de St-Jérôme. Ils se disent, qu’enfin, un acteur important du milieu économique viendra appuyer la cause de la souveraineté avec tout le poids médiatique de son conglomérat : officiellement, il ne siège plus sur le conseil d’administration de Québecor, mais il a refusé de liquider ses actions dans l’entreprise, et donc, de facto, il conserve une grande influence sur sa direction.

Vu comme un véritable sauveur capable de mener à bien la quête souverainiste, Pierre-Karl Péladeau n’en conserve pas moins un passé conflictuel avec le monde syndical et penche plutôt vers une vision libertarienne de l’économie qui détonne avec la tradition sociale-démocrate du Québec et même du Parti québécois.

À cet égard, au lieu d’unir le PQ sous son aile, sa présence pourrait, au contraire, susciter la division parmi les troupes (certains sociaux démocrates, excédés, pourraient quitter le navire). Ou c’est peut-être ce que Pauline Marois désire dans la foulée des révélations de la Commission Charbonneau : détacher les anciens liens avec les syndicats et tenter de séduire les électeurs plus à droite avec le recrutement de l’un des plus importants hommes d’affaires de la province aux méthodes plutôt expéditives en relations de travail… ce qui n’augure rien de bon pour les employés de l’État.

Le PQ, selon certains, vient de pactiser avec le diable et il devra en payer le prix si son virage à droite ainsi annoncé engendre un conflit social larvé entre les tenants de la social-démocratie et les partisans d’un désengagement du gouvernement de la vie des citoyens conforme à la conception libertarienne de l’État et de la société.  Ainsi, à défaut d’unir le Québec dans la marche pour l’indépendance, Péladeau le divisera encore plus au grand plaisir des opposants fédéralistes.

Et, en admettant une victoire du PQ aux élections, quel genre de message ceci lancera-t-il aux pourfendeurs de la corruption et de la collusion affligeant les Québécois lorsque l’ancien président toujours propriétaire prédominant de l’une des plus grandes sociétés médiatiques du Québec vient de joindre l’équipe ministérielle? On ne peut que faire le parallèle avec le cas Silvio Berlusconi, autre grand prince des médias en Italie et ancien président de ce pays, dans lequel le règne fut marqué de corruption flagrante, de fraudes fiscales et électorales… ce qui nous prouve que pouvoir politique et concentration des médias sont toujours néfastes à la démocratie.

Pour plusieurs souverainistes, l’indépendance est louable et nécessaire… mais pas au prix de remettre les clés de la province ainsi que son avenir à un affairiste milliardaire très éloigné des préoccupations des gens ordinaires et qui n’entrevoit que le profit comme finalité ultime de la société.

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